Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 112 – PAR-DELÀ MOCH 1

jeudi 29 janvier 2015

112 – PAR-DELÀ MOCH 1

Attente.
Je consultai ma montre : Jean avait décollé depuis vingt minutes et quarante-cinq secondes. Maintenant il devait être là-bas, à voir ce qui se passait au-delà de Moch 1. Il avait réussi, il avait franchi l’obstacle, et il était en train d’accumuler une connaissance complètement neuve. Il voyait, il savait, il découvrait. Il nous tardait à tous de le voir revenir pour qu’il raconte. Qu’est-ce qui pouvait bien exister après le mur comatique ? Qui ou quoi est la mort ?
Coma plus vingt et une minutes. Il était toujours là-bas, son cordon n’avait pas été coupé et il était toujours récupérable. Formidable.
Coma plus vingt et une minutes et quinze secondes. Il devait se gaver d’informations splendides. Heureux type.
Coma plus vingt et une minutes et seize secondes.
Le corps terrestre fut agité d’un soubresaut. Réflexe nerveux, sans doute.
Coma plus vingt-quatre minutes et trente-six secondes. Les soubresauts se multipliaient. C’était comme si le corps tout entier était secoué de décharges électriques. La face grimaça jusqu’à ne plus présenter qu’un atroce rictus de douleur.

- Il se réveille ? demanda un journaliste.

L’électrocardiogramme m’indiqua que le thanatonaute était encore là-bas. Il avait traversé le premier mur de la mort. L’activité de son cerveau s’était accrue alors que celle de son cœur était toujours au minimum.
Ce devait être la surprise devant tant de mystère dévoilé. Car il avait forcément passé la porte. Il avait forcément tout compris. Il était peut-être même en train de crever du plaisir de savoir qui était la Grande Faucheuse. La mort, il en savait tout forcément. Avait-il été surpris par la révélation du mystère ?
Coma plus vingt-quatre minutes et quarante-deux secondes. Il tressautait et grimaçait comme en plein cauchemar. Les mains se crispaient aux bras du fauteuil. Remontées, les manches de chemise du smoking dévoilaient une chair de poule.
Il eut de petits gestes secs. Comme s’il mimait un combat avec un monstre féroce. Il poussait des râles, de la bave mousseuse coulait de sa bouche, il donnait des coups de poing, des coups de hanche. Heureusement qu’une ceinture de sécurité le maintenait au fauteuil d’envol, sinon, avec toutes ces gesticulations, il serait déjà tombé, décrochant du même coup les tuyaux et les fils électriques qui le rattachaient à la Terre.
Les journalistes considéraient la scène, stupéfaits. Tous se doutaient que dévirginiser le continent des morts était certes risqué, mais là le thanatonaute semblait affronter des phénomènes terrifiants. Sa physionomie n’était plus qu’horreur totale.
Coma plus vingt-quatre minutes et cinquante-deux secondes. Il se débattait moins. On avait tous reculé pour éviter ses mains. Cette agitation ne me semblait pas très positive. Raoul se mordait la lèvre inférieure. Amandine plissait la bouche et les yeux.
Je fonçai vers les machines de contrôle.
Coma plus vingt-quatre minutes et cinquante-six secondes. L’électrocardiographe s’était transformé en un sismographe en pleine éruption volcanique. En un instant, je compris que Jean Bresson mourrait bientôt si nous ne faisions rien. Les voyants lumineux clignotaient. Les machines geignaient. Mais déjà son minuteur électrique s’était activé et une forte décharge le fit réintégrer brusquement son corps. Il sursauta encore. Puis tout redevint normal. L’électro-encéphalogramme se radoucit. Les voyants lumineux s’éteignirent. Les machines se calmèrent.
Bresson était sauvé. Nous l’avions récupéré parmi les vivants. Il avait été comme un homme suspendu au-dessus du vide, que nous serions parvenus à hisser d’un coup sur la falaise solide. Sa corde de rappel, en fait son cordon ectoplasmique, par chance avait tenu bon.
Il avait passé le mur du sort.
Doucement, nous nous approchâmes.

- Il a réussi ! braillait derrière nous l’homme de RTV1 qui avait dû profiter de l’attente pour rédiger son reportage. En première exclusivité, la chaîne qui vous en montre plus vous a fait assister au décollage et à l’atterrissage du premier thanatonaute à avoir dépassé Moch 1. En direct, vous avez assisté à un moment historique dont, dès son réveil, Jean Bresson nous livrera le sensationnel récit.

Pouls normal. Activité nerveuse presque normale. Température normale. Activité électrique normale.
Jean Bresson ouvrit un œil, puis l’autre.
Rien sur son visage ne reflétait la normalité dont témoignaient les écrans. Où était passé le calme légendaire du cascadeur ? Ses narines palpitaient, son front était couvert de sueur, son expression n’était que terreur. D’un coup sec, il défit sa ceinture de sécurité et nous considéra tour à tour comme autant d’étrangers.
Le premier, Raoul se domina :

- Ça va ?

Bresson tremblait de tous ses membres. Ça n’allait pas du tout.

- J’ai passé Moch 1…

La salle s’emplit d’applaudissements qui ralentirent bien vite devant l’homme qui tournoyait sur lui-même, affolé.

- J’ai passé Moch 1…, continua-t-il. Mais ce que j’ai vu après est… épouvantable !

Plus d’ovations. Rien que le silence. Jean nous bouscula pour se précipiter vers un micro. S’en emparant, il gémit :

-  Il… il… il ne faut pas mourir. Là-haut, après le premier mur, c’est ignoble. Ignoble. Vous ne pouvez pas savoir à quel point. Je vous en prie, tous, je vous en prie : ne mourez plus !


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