Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 197 – DANS LES NUAGES

samedi 31 janvier 2015

197 – DANS LES NUAGES

Elle me mordille les oreilles. Ça reste entre nous mais j’aime bien. J’adore même ça. Surtout sur l’angle supérieur. Et puis le lobe. Et la nuque aussi. Pas le cou. En revanche, j’aime bien sur la pointe des épaules. Elle le sait. Elle sait tout sur ma sensualité ! Elle en profite. En abuse. Puis mon Amandine de rêve, devenant encore plus audacieuse, me… Mais, s’arrachant aux houris, Freddy bat le rappel et nous intime de surmonter nos pulsions sexuelles. Nous nous serrons les uns contre les autres en nous tenant mutuellement nos cordons ombilicaux. Près de moi, un moine taoïste n’en mène pas large. Il sait que nous nous avançons vers des territoires splendides mais dangereux.
Plusieurs fois nous tentons de rattraper Rose. En vain. Elle a déjà traversé Moch 3 et rejoint la foule des morts en attente.
Comme elle, nous pénétrons dans le pays orange. La file des trépassés s’étend à perte de vue. Certains s’étonnent de nous voir toujours nantis de nos cordons. Qu’est-ce que c’est que ces étranges touristes venus du monde de la vie pour visiter le continent des morts ? La plupart, cependant, se désintéressent de nous.
Je cherche Rose dans la cohue.
Il y a là des bataillons entiers de soldats massacrés dans des guerres exotiques, des victimes d’épidémies foudroyantes, des accidentés de la route en pagaille. Des morts, des morts, encore des morts, de toutes races et de tous pays. Des lépreux, des condamnés à mort électrocutés, des grilleurs de feux rouges, des torturés politiques, des fakirs imprudents, des constipés chroniques, des explorateurs empoisonnés par des flèches au curare, des nageurs sous-marins qui ont trop taquiné le requin, des fusiliers marins, des éthyliques frénétiques, des paranoïaques qui ont fui leurs ennemis imaginaires par la fenêtre du neuvième étage, des sauteurs à l’élastique dont l’élastique l’était trop, des vulcanologues trop curieux, des myopes qui n’ont pas vu le camion s’approcher, des presbytes qui n’ont pas vu le ravin, des astigmates qui n’ont pas reconnu la mygale, des lycéens qui n’ont pas compris qu’une vipère, ça ne ressemble pas à une couleuvre.
Nous bousculons tout le monde.
« Rose, Rose », émets-je en langage télépathique.
Plusieurs femmes nommées Rose se retournent. Des Rose pleines d’épines, d’épis ou de dépits. Comme ceux des autres, leur ectoplasme raconte leur histoire. Une victime d’un mari jaloux, une paysanne surprise dans une meule de foin par un père vindicatif, une vieillarde décédée sans avoir profité de ses richesses que dilapident déjà ses petits-enfants…
Je progresse parmi d’autres défunts. Des morts, des morts, encore des morts. Des drogués en overdose, des femmes trop battues, des glisseurs sur peaux de bananes, des enrhumés malchanceux, des fumeurs époumonés, des marathoniens gagnants, des pilotes de Formule 1 qui ont loupé le virage, des pilotes d’avion qui ont manqué la piste d’atterrissage, des touristes qui se figuraient que Harlem était beaucoup plus pittoresque le soir, des amateurs de vendettas familiales, des découvreurs de virus inédits, des buveurs d’eau du tiers monde, des ramasseurs de balles perdues, des collectionneurs de mines de la Seconde Guerre mondiale, des racketteurs de blousons qui sont tombés sur des policiers en permission, des voleurs de voiture piégée.
Il y a aussi des motards qui étaient persuadés qu’il y avait assez de place pour doubler le camion en haut de la côte, des camionneurs qui ont donné un grand coup de volant pour éviter une moto juste en haut de la côte, des autostoppeurs qui ont vu tout à coup, juste en haut d’une côte, une moto les frôler et un camion leur foncer dedans.
Des greffés du foie discutent avec des greffés du cœur. Des enfants critiquent leurs parents qui ne les ont pas encore retrouvés alors que, jouant à cache-cache, ils s’étaient simplement cachés dans le réfrigérateur.
Aucune tension entre les défunts. Ici règne la paix universelle. Des Bosniaques côtoient avec aménité des Serbes. Des clans corses se réconcilient. Un naufragé de la mer s’entretient avec un naufragé de l’espace.
Freddy nous rappelle que nous n’avons pas de temps à perdre en distractions. Nous nous rassemblons autour de lui, prêts pour la figure que nous avons répétée au laboratoire. Nous soutenant les uns les autres en veillant à préserver nos cordons ombilicaux, nous nous constituons en pyramide. Au sommet, Freddy, Raoul et Amandine me tiennent sur leurs épaules.
Je communique à Rose que nous sommes là pour la faire revenir à la maison. « À quoi bon ? » répond-elle. Elle estime que son heure est venue. Il faut savoir en finir avec l’existence et elle est satisfaite de sa fin : elle est morte après avoir réussi sa vie. Elle est partie alors qu’elle était heureuse et que ses projets aboutissaient. Que demander de plus ?
Je lui rétorque qu’elle est morte avant d’avoir eu un enfant et que, moi, je souhaite un enfant d’elle. Elle riposte en me rappelant une phrase de Stefania : « Le problème, c’est que les gens se figurent indispensables sur cette terre et ne sont pas capables de tout abandonner, quel orgueil ! »
Elle estime que le monde est suffisamment peuplé pour qu’elle n’ait pas à regretter de le laisser sans descendance. Enfin, pour ne plus entendre mes exhortations, elle prend ses jambes à son cou et joue des coudes pour dépasser la masse des trépassés en attente.
Mon épouse et nous à ses trousses passons ainsi le quatrième mur comatique et gagnons le pays du savoir.
Sans le demander, j’apprends pourquoi E = mc2 et je trouve ça génial. Je comprends pourquoi l’humanité se déchire constamment dans des guerres. Je vois même où sont cachées les clés de ma voiture que je cherche depuis si longtemps.
J’obtiens un tas de réponses à des questions que je ne me suis jamais posées. Comment, par exemple, on peut conserver des bulles dans une bouteille de champagne rien qu’en introduisant une cuillère d’argent dans le goulot1. (Ça, ça a toujours été pour moi un grand mystère !)
Je comprends qu’il faut accepter sans se plaindre le monde tel qu’il est et sans juger qui que ce soit. Je comprends que la seule ambition d’un humain ne peut être que de chercher à sans cesse s’améliorer. Mon intelligence se dilate à en faire exploser ma cervelle. J’ai conscience de tout, de la vie, des êtres, des choses.

- Qu’il est agréable de tout comprendre ! Comme Adam a dû être heureux en croquant la pomme de la connaissance et Newton en la recevant sur la tête !

Ah oui, la rencontre avec le savoir est peut-être l’épreuve la plus difficile entre toutes.
J’avance dans le savoir. Le grand savoir et le petit savoir. Le savoir absolu et le savoir relatif. Soudain je m’arrête, frappé par une révélation : je n’ai jamais aimé. Certes, j’ai éprouvé de la compassion, de l’attendrissement. Je me suis réchauffé auprès de mes amis, de gens avec lesquels
j’avais plaisir à être et à discuter. Mais les ai-je vraiment aimés ? Suis-je seulement capable d’aimer ? D’aimer quelqu’un d’extérieur à moi et qui ne soit pas moi ? Je me dis que je ne suis sûrement pas le seul dans ce cas et qu’ils sont certainement nombreux, les humains qui n’ont jamais vraiment aimé, mais ce n’est pas une raison. Je n’y vois ni excuse ni consolation. L’expérience de la mort m’aura au moins ouvert les yeux sur une idée qui m’avait toujours paru entachée de stupide sensiblerie : il faut aimer pour être heureux.
Aimer est le plus grand acte d’égoïsme, le plus beau cadeau qu’on puisse s’offrir à soi-même. Et pour l’instant, je n’en ai jamais été capable !
Et Rose ? Après tout j’ai cru l’aimer, puisque je suis mort pour elle. En fait, je ne l’aime pas assez. Rose, si je te tire de là, si nous nous tirons de là, je t’assommerai de mon amour. D’un amour immense et gratuit ! La pauvrette, elle s’étonnera sûrement de ce qu’il lui arrive. Il n’est rien d’aussi effrayant qu’un grand amour subitement livré par quelqu’un qui s’est toujours efforcé de modérer ses sentiments. Ce sera effrayant et en même temps délicieux ! Comme il me tarde de le lui annoncer, que je suis capable de comprendre ce que c’est que d’aimer vraiment !
J’accélère mon vol et les autres aussi. Rose est au bout du tunnel. Après avoir, comme nous, fait le plein de connaissances, elle franchit le cinquième mur comatique et entre dans le pays de l’idéale beauté.
Flop !
Quel choc !
Après avoir affronté la peur, les désirs, le temps, le savoir, voici le merveilleux pays vert, ses fleurs, ses plantes, ses arbres splendides aux couleurs chatoyantes comme des ailes de papillon. Comment encore décrire l’indescriptible ? J’aperçois un parfait visage féminin, je plane au-dessus de son corps et il se transforme en fleur aux pétales en vitraux de cathédrale. Dans des lacs transparents, des poissons aux longues nageoires de cristal nous sourient. Des gazelles grenadine sautillent par-dessus des aurores boréales.
Ce ne sont pas des hallucinations. L’idéale beauté ramène à la surface tous mes souvenirs de beauté et les entraîne à leur paroxysme. Mes compagnons eux aussi ont leurs propres visions. Des papillons noir fluo volettent autour de Raoul. Des dauphins argentés jouent autour de Stefania. Freddy est cerné de jeunes faons vert et blanc au dos couvert d’écume. Quelque part retentit le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy. La beauté, c’est aussi la musique. Et les parfums, je sens partout comme des odeurs légères et mentholées.
Devant, Rose ralentit un peu puis repart de plus belle vers l’attirante lumière centrale qui me captive moi aussi tant ses ondes sont positives.
Ma femme arrive ainsi au sixième mur. Moch 6. Celui qu’aucun thanatonaute au monde n’est encore jamais parvenu à franchir !
Comme elle se dépêche, elle qu’aucun cordon n’entrave plus, dans sa course vers l’inconnu !
Floup !
Elle est de l’autre côté. Elle est dans la Terra incognita !
Freddy nous indique qu’il nous faut maintenant modifier notre position. Il réclame une large base se poursuivant par une pointe fine. Il nous annonce que seuls lui et moi tenterons le passage. Lui, parce qu’il est expérimenté entre tous, moi, parce que je suis seul capable de convaincre ma femme de revenir.
Raoul m’encourage.

- Allez ! Tout droit, toujours tout droit vers l’inconnu !

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