Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 18 – CONTRE LES IMBÉCILES

samedi 24 janvier 2015

18 – CONTRE LES IMBÉCILES

La bande s’immobilisa devant une tombe, alluma des torches, entreprit de déposer toutes sortes d’objets hétéroclites sur une pierre tombale. Je distinguai des photos, des livres et même des statuettes.
Raoul et moi nous dissimulâmes derrière une sépulture occupée par feu un acteur-rocker-play-boy, victime d’une arête de poisson avalée de travers. Pour la petite histoire, la star toussa plus d’une heure durant, s’efforçant de se libérer de cette étrange intrusion dans sa glotte. Nul ne songea à lui venir en aide dans un restaurant pourtant bondé. Tout le monde se figura que l’idole était en train de se livrer à un happening sauvage, inventant de nouvelles danses et une nouvelle façon de chanter. On applaudit à tout rompre son ultime sursaut d’agonie.
Quoi qu’il en soit, de là où nous nous tenions, nous étions à même de suivre toute la scène. Les encapés avaient enfilé des cagoules noires et psalmodiaient maintenant d’étranges incantations.
Ils prononcent des prières à l’envers, me souffla Raoul. Je compris que « Segna sed erem, eiram eulas suov ej » signifiait en fait « Je vous salue Marie, Mère des anges ».

- Sûrement une secte satanique, ajouta mon ami. La suite de la litanie lui donna raison.

Ô Grand Belzébuth, accorde-nous un peu de ton pouvoir
Ô Grand Belzébuth, fais-nous entrevoir ton monde
Ô Grand Belzébuth, apprends-nous à être invisibles
Ô Grand Belzébuth, apprends-nous à être aussi rapides que le vent
Ô Grand Belzébuth, apprends-nous à faire revivre les morts1

Belzebuth

Je frissonnai mais Raoul Razorbak demeura impassible. Son calme et son courage étaient communicatifs. Nous nous rapprochâmes du groupe. De près, les adeptes étaient encore plus impressionnants. Certains portaient tatoués sur leur front des symboles maléfiques : boucs souriants, diables tournoyants, serpents se mordant la queue.
Après encore maintes prières et incantations, ils allumèrent des bougies qu’ils disposèrent en étoile à cinq branches. Ils firent brûler de la poudre d’os qui se calcina dans un nuage de fumée mauve. Enfin, d’un sac, ils sortirent un coq noir qui se débattit de son mieux, non sans y laisser quelques plumes.

- Ce coq noir, Grand Belzébuth, nous te le sacrifions. Une âme de coq contre une âme d’Amok !

En chœur, tous reprirent :

- Une âme de coq pour une âme d’Amok !

La volaille fut égorgée et son sang dispersé aux cinq branches de l’étoile.
Ils exhibèrent alors une poule blanche.

- Cette poule blanche, Grand Belzébuth, nous te la sacrifions. Une âme de poule contre une âme de goule.

À l’unisson :

- Une âme de poule pour une âme de goule. Une âme d’oiseau pour une âme de bourreau.

- Tu as peur ? me chuchota Raoul à l’oreille.

Je m’efforçais de demeurer à sa hauteur mais ne parvenais plus à contrôler le tremblement qui envahissait mes membres. Il fallait surtout éviter de claquer des dents. Le bruit alerterait ces amateurs de messe noire.

- Quand on a peur dans la vie, c’est parce qu’on ne sait pas quelle décision prendre, dit tranquillement mon jeune compagnon.

Je secouai la tête en signe d’incompréhension.
Raoul sortit une pièce de deux francs.

- Dans la vie, poursuivit-il, on a toujours le choix. Agir ou s’enfuir. Pardonner ou se venger. Aimer ou haïr.

Était-ce bien le moment de philosopher ? Lui demeurait imperturbable.

- Nous avons peur quand nous ignorons quel parti prendre parce que tant d’éléments entrent en compte que nous finissons par ne plus comprendre ce qui se passe réellement autour de nous. Comment choisir quand le monde est si complexe ? Comment ? Avec une pièce. Rien ne peut influencer une pièce de monnaie. Elle est insensible aux illusions, elle n’entend pas les arguments fallacieux, elle ne redoute rien. Elle peut donc te fournir le courage qui te manque.

Ayant dit cela, il jeta la pièce au plus haut des deux. Elle retomba côté pile. Raoul afficha un sourire victorieux.

- Pile ! Pile, cela signifie : Oui. Allons-y. En avant. Pile, cela signifie « Feu vert ». Allez, viens. Toi et moi contre les imbéciles, m’annonça-t-il.

Tout près, la sinistre cérémonie se poursuivait.
D’un sac plus grand, les Belzébuthiens tiraient une petite chèvre blanche qui bêla tristement, aveuglée par les bougies.

- Nous te sacrifions cette chèvre blanche afin que tu nous ouvres un hublot du pays des morts. Une âme de chèvre pour une âme de…

Une voix gutturale retentit dans le cimetière.

- Une âme de chèvre pour une bande de mièvres

Le coutelas, déjà levé pour décapiter la bête, s’arrêta net.
C’était Raoul dressé à côté de moi qui hurlait avec l’assurance que lui donnait le simple fait d’être tombé côté pile.

- Hors de ma vue, serviteurs de Belzébuth ! Belzébuth est mort depuis, longtemps. Ceux qui lui vouent un culte seront damnés. Je suis Astaroth, le neuvième prince des Ténèbres et je vous maudis. Ne venez plus jamais souiller d’impur sang animal des tombes sacrées. Vous réveillez les morts et vous énervez les dieux !

Les Belzébuthiens s’étaient figés, interloqués. Ils cherchaient la provenance de ce message, mais ne voyaient rien. Raoul possédait la voix. Il avait la voix car la pièce de monnaie l’avait assuré de l’action à entreprendre. Tout était devenu clair. Pour lui, pour moi et pour « eux » aussi. Raoul était la force. Eux n’étaient que des importuns. Raoul n’était qu’un enfant mais il était leur maître. Face à cette inquiétante irruption, les hommes masqués préférèrent déguerpir. La petite chèvre fila en sens inverse.
Il était donc facile de remporter une bataille. Pile, je serais le plus fort. Face, je serais un lâche. Piécette, décide à ma place de mon comportement.
Raoul me serra l’épaule et me confia la pièce de deux francs.

- Je te l’offre. Dorénavant, tu n’auras plus peur de rien et tu sauras adopter le bon choix. Tu seras doté d’une amie qui jamais ne faillira.

Dans le creux de ma main, la pièce irradiait.


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