Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 4- CHEZ DUPONT TOUT EST BON

vendredi 23 janvier 2015

4- CHEZ DUPONT TOUT EST BON

Comme pour tout les enfants, il y eut pour moi le jour M, de la découverte de la mort. Mon premier mort était justement un homme accoutumé à vivre parmi les cadavres. C'était M. Dupont, notre boucher. Sa devise était inscrite en gros caractères sur sa vitrine : «  Chez Dupont tout est bon. » Un matin, ma mère m'annonça qu'on ne pourrait pas acheter chez lui du filet mignon pour demain dimanche car M. Dupont était mort. Il avait été écrasé par une carcasse de bœuf charolais qui s'était inopinément décrochée.
Je devais avoir quatre ans. A brûle-pourpoint, je demandai à ma mère ce que cela signifiait ce mot : « M.O.R.T »
Ma mère se montra aussi embarassée que le jour où je lui avais demandé si ces pilules contraceptives pourraient soigner ma toux.
Elle baissa les yeux.
- Et bien, heu, être mort, cela signifie «  n'être plus là ».
- Comme sortir d'une pièce ? 
 
- Pas seulement d'une pièce. C'est aussi quitter la maison, la ville, le pays. 
 
- Voyager loin, alors ? Comme quand on part en vacances ?
- Heu... Non, pas exactement. Parce que, lorsque l'on est mort, on ne bouge plus.


On ne bouge plus et on s'en va loin ? C'est super !
Comment est-ce possible ? 
 
C'est peut-être sur cette tentative maladroite visant à expliquer le décès du boucher Dupont que naquit en moi le terreau de curiosité sur lequel, bien plus tard, Raoul Razorbak put faire germer ses délires.

Enfin du moins, c'est ce qu'il me semble.

Trois mois après, quand on m'annonça que mon arrière-grand-mère Aglaé était morte, je déclarai paraît-il : « Mémé Aglaé est morte ? Alors là ça m'étonnerai qu'elle en soit capable ! » Furieux, mon arrière-grand-père roula des yeux terribles et proféra cette phrase que je n'oublierai jamais :

- Mais tu ne sais donc pas que la mort est la chose la plus affreuse qui puisse arrivée !

- Non je ne le savais pas.

- Ah bon... Je croyais que... Balbutiai-je.

- On ne plaisante pas avec ces choses-là ! Ajouta-t-il pour enfoncer le clou. S'il y a quelque chose avec quoi on ne plaisante pas, c'est bien la mort.

Mon père prit le relais. Tous voulaient me faire comprendre que la mort était un tabou absolu. On n'en parle pas, on ne l'évoque pas, si on prononce son nom c'est avec crainte et respect. En aucun cas on ne peut prononcer ce mot en vain. Cela porte malheur.
On me secoua.

- Ton arrière-grand-mère Aglaé est morte. C'est horrible. Et si tu n'étais pas sans cœur... Tu pleurerais !

Il faut dire que, depuis l'aurore, mon frère Conrad, lui déversait comme une serpillère de bain qu'on essore
    Ah bon, quand les gens meurent, il faut pleurer ? On me dit jamais rien. Les choses qui vont
sans dire vont mieux en le disant.
Pour m'aider à pleurer, mon père excédé par mon arrogance juvénile, me gratifia d'ailleurs d'une paire de gifles. Comme ça, espérait-il, je me rappellerais : un, de la phrase : « la mort est la chose la plus affreuse qui puisse arriver » et deux, qu' «  on ne plaisante pas avec ces choses-là ».
- Pourquoi tu n'as pas pleuré ? Insista à nouveau mon père en rentrant de l'enterrement d'arrière-grand-mère Aglaé .
- Laisse-le tranquille. Michael n'a que cinq ans, il ne sait même pas ce qu'est la mort, me défendit mollement ma mère. 
 
- Il le sait très bien mais il ne pense qu'à lui, alors la mort des autres l'indiffère. Tu verras, quand nous mourrons, il ne pleurera pas non plus.


Là, je commençai à comprendre pour de bon qu'on ne rigole pas avec la mort. Après ça, dès qu'on m'annonçait un passage de vie à trépas, je me contraignais à penser très fort à quelque chose de triste... Des épinards en branches bouillis, par exemple. Les larmes venaient sans problème et cela faisait plaisir à tout le monde.
J'eus ensuite un contact plus directe avec la mort. En effet, à sept ans, ce fut moi qui mourus. L'événement se produisit en février, par une belle journée claire. Il faut dire que nous avions eu auparavant un mois de janvier très doux et il est très fréquent qu'à un doux mois de janvier succède un février très ensoleillé. 

 

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