Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 94 – PROBLÈME THÉOLOGIQUE

mercredi 28 janvier 2015

94 – PROBLÈME THÉOLOGIQUE

- C’est bien joli, votre « mur comatique », mais si vous ne proposez pas d’explication logique à l’opinion publique, elle ne tardera pas à vous prendre pour des charlatans, et moi aussi par-dessus le marché !

Dans son bureau rempli d’ordinateurs et d’écrans de contrôle, le président Lucinder était très excité. Il avait raison : le discours traduisant une expérience est souvent plus important que l’expérience elle-même. Pasteur ne s’était d’ailleurs pas privé en son temps d’interpréter ses résultats avant de les avoir vraiment vérifiés. Nous avions effectué une fantastique découverte. À nous d’en expliquer le concept au public.
Les longues mains de Raoul allumèrent une de ses cigarettes biddies. Il souffla pensivement la fumée avant de déclarer :

- J’ai peut-être une interprétation à proposer à votre public.

Le Président s’installa confortablement dans son fauteuil à roulettes. Il déclencha le petit système de massage automatique du dos.

- Je vous écoute, dit-il avec bienveillance.

Raoul inhala et exhala avec volupté un rond de fumée à l’eucalyptus.

- Il y a une première explication qui serait la suivante : la mort est une régression biologique. Dans une « mort classique », après que le néocortex est grillé, la conscience tombe dans le rhinencéphale et à ce moment on peut observer une NDE1. Il subsiste encore des relations chimiques entre le néocortex et le rhinencéphale, ce qui fait que les gens peuvent se souvenir de ce tunnel. Ensuite, la conscience tombe dans le cerveau reptilien. Il y a encore des relations entre le néocortex et le rhinencéphale, mais plus entre le néocortex et le cerveau reptilien. On ne mémorise donc plus. Personne n’a raconté cette phase. Par contre, on a stimulé ce cerveau reptilien, ce qui a provoqué des rêves, des hallucinations, des spectacles extérieurs à soi avec des personnages lilliputiens. La conscience va ensuite du cerveau reptilien aux cellules et des cellules vers le noyau d’ADN. L’ADN est constitué depuis le début du monde, donc à ce moment-là on perçoit, dans une espèce d’état de conscience second, le monde originel.

Lucinder leva la main et se tourna vers moi.

- Je n’ai rien compris. Et vous, Michael, vous avez une interprétation ?


- Une récente théorie parle de « tachyons ». Ce sont de toutes nouvelles particules qu’on vient de découvrir dans l’accélérateur atomique de Saclay. Les tachyons ont une propriété extraordinaire : ils sont plus rapides que la lumière. Ce pourrait être ce qui se trouve dans le champ de la conscience. Lorsque, le matin, on est un peu vasouillard, il paraît que ce sont les tachyons de la conscience qui ne sont pas encore rentrés dans notre peau. Les théoriciens du tachyon pensent que c’est une particule qui n’a pas de passé ni de futur. Ce pourrait être des tachyons qui composent « la matière » de l’âme.

Lucinder caressa son chien.

- C’est séduisant, votre histoire de particules de conscience, mais le mot « tachyon » ne me semble pas très médiatique. Et puis, assez de ce charabia scientifique. Ça va raser tout le monde. Vous, Raoul, je crois que vous vous intéressez aux mystiques. Quelle est la mystique qui donne la version la plus « crédible » ?


- Eh bien, selon le Bardo Thödol, Le Livre des morts tibétain, nous serions constitués en fait de trois corps.


- Vous plaisantez ? Vous voulez que je raconte cela à mes électeurs ? sursauta le chef d’État.


- Je vous répète ce qu’affirme le Bardo. Donc, nous disposons de trois corps. Le premier est dit « corps physique ». Il est constitué de matière, solide, physique et gazeuse, le tout composant notre organisme. Branché sur les cinq sens, il nous fournit toutes nos perceptions visuelles, auditives, sensorielles, etc. À notre mort, la matière se putréfie et tombe en poussière. Le deuxième corps serait le « corps vital ». C’est une enveloppe magnétique qui enveloppe le corps physique et qui en détermine les lignes de force et les lignes de faiblesse. Là se situent les méridiens énergétiques dont parlent les Chinois et les chakras qu’indiquent les yogis indiens. Là circule notre énergie naturelle, celle que nous émettons et celle que nous recevons de l’extérieur. Cette énergie, les Indiens l’appellent Prana et les Chinois Ki.

Vercingétorix bâilla en lâchant un filet de bave. Je remarquai seulement alors qu’il était pour le moins curieux qu’un président qui se prenait pour César ait baptisé son chien Vercingétorix. Dominer un labrador, piètre victoire !
Face au discours mystico-scientifique de mon ami, le pragmatique élu du peuple semblait mal à l’aise.

- Continuez ! intima-t-il cependant.

- De notre « corps vital » dépendent notre rayonnement, nos vibrations, notre charisme. Tout ce qui fait qu’on plaît ou qu’on déplaît aux gens sans raison apparente. De plus, la maladie ne serait somme toute qu’un déséquilibre entre notre corps physique et notre corps vital. D’où l’acupuncture chinoise qui débloque l’énergie en certains points et la fait circuler en d’autres…

Corps physique, corps vital… Je devinais les pensées de Lucinder. Fallait-il se débarrasser au plus vite de ce savant fou à présent qu’on en avait fini avec le sale boulot et le remplacer par une quelconque sommité scientifique plus « présentable » ?
Un instant, le regard du Président s’égara sur moi comme sur un successeur possible. Après tout, j’étais dans le coup depuis le début et mon esprit paraissait encore sain.
Tout à ses explications, Raoul ne perçut pas les doutes de son interlocuteur. Imperturbable, il poursuivait :

- Descartes, d’ailleurs, ne pensait pas autre chose en déclarant : « La différence entre le corps et l’âme, c’est que le corps est divisible alors que l’âme est indivisible. » Comme quoi tout se recoupe… Bon, il peut donc arriver que corps vital et corps physique se désolidarisent2.


- Dans quelles circonstances ?


- Hum, sous l’emprise de la drogue par exemple, ou quand on s’évanouit, qu’on éprouve un orgasme, ou qu’on subit un traumatisme psychologique très fort.


- Ou si on se retrouve plongé dans un coma ?


- Exactement. Mon père, qui a beaucoup planché sur la question, estimait que les médiums et certains mystiques sont parfaitement capables de scinder volontairement leur corps vital de leur corps physique. Il était professeur de philosophie mais il avait une approche très scientifique des choses… Selon lui, ce serait comme se débarrasser d’un gant transparent collé à notre peau.

Le Président caressa son chien.

- J’ai aussi retrouvé des textes écrits par un certain professeur Rupert Sheldrake à la fin du XXe siècle. Ce physicien assurait que les objets possédaient des formes indépendantes de leur matière. L’arbre à venir était déjà inscrit dans la graine, le vieillard était enfoui sous le fœtus et les formes circulaient telles des banques de données mobiles. Sheldrake avait fourni la preuve de l’existence de ces formes immatérielles sans en donner pour autant une explication convaincante. Un phénomène électromagnétique, peut-être ?3 Après tout, nous possédons tous notre propre empreinte électromagnétique. Cette énergie, c’est à peine si nous la ressentons en rapprochant les paumes de nos mains. Elle est pourtant là, petite boule que nous percevons parfois comme un petit soleil en nous prenant les mains de face, ou encore en effleurant la peau d’une personne étrangère et en recevant soudain comme une décharge électrique. Nous avons caressé une enveloppe invisible. En fait, peut-être avons-nous effleuré une âme !


Lucinder s’impatienta :

- Et le troisième corps ? Demanda-t-il.

1En fait, cela est provoqué par l'anoxie du cerveau, qui fait appel à des récepteurs NMDA situés dans les synapses du cortex, des lobes temporaux et frontaux. En absence d'oxygène, ces synapses sont activés par le glutamate, mais comme ce neurotransmetteur provoque la mort du neurone, il est bloqué par un inhibiteur qui affecte une partie du lobe temporal droit, le gyrus angulaire droit source des NDE, d'après expérience sur un patient épileptique en 2002. source : http://iands-france.org.pagesperso-orange.fr/…/P…/blanke.pdf . D'autres recherches sur le sommeil paradoxal établi le rôle du tronc cérébrale dans le déclenchement visuel des EMI. 
2- Différence entre le corps et l'âme
3- L'exemple le plus connu démontrant ce phénomène, reste l'expérience faite sur des rats: Prenez la diffusion de l'apprentissage d'un nouveau comportement chez l'animal; thème qui fournit de savoureuses anecdotes aux éthologues. C'est le cas de ces rats de laboratoire auxquels on a fait parcourir un labyrinthe classique et qui réalisaient progressivement de meilleures scores en trouvant de plus en plus vite le bon itinéraire. 
Rien d'exceptionnel jusque là, penserez-vous, puisqu'ils apprennent à chaque passage dans le labyrinthe et mémorisent de mieux en mieux le parcours qui les mènera, de plus en plus rapidement, vers la nourriture déposée à l'autre extrémité. D'accord avec vous pour les rats qui ont testé le labyrinthe à plusieurs reprises. 
Mais là où cela devient assez déroutant c'est lorsque, par la suite, on a recommencé l'exercice avec de jeunes rats inexpérimentés; c'est le mot juste, puisqu'ils n'avaient jamais participé à cette expérience. En toute logique, le score de ces rats, qui s'aventuraient pour la première fois dans le labyrinthe, aurait dû se situer dans un ordre de grandeur équivalent à celui des premiers essais de leurs aînés qui avaient effectué ce même trajet lors des séances antérieures. Il n'en fut rien, et le score obtenu d'emblée par la seconde escouade s'avéra nettement supérieur à ce que l'on pouvait attendre."
Source: http://www.sheldrake.org/about-rupert-sheldrake/blog/rat-learning-and-morphic-resonance

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire