Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 86 – APRÈS LA VICTOIRE

mercredi 28 janvier 2015

86 – APRÈS LA VICTOIRE

Plus de doute possible. La communauté scientifique, l’opinion publique et la presse saluaient la réussite du projet « Paradis ». Le comité d’experts, venu au Palais des Congrès pour nous accabler, remit au Parlement un rapport reconnaissant au contraire notre mérite et notre sérieux.
Plus personne n’osait parler du « laboratoire de la mort programmée » ou du « charnier présidentiel ».
« Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que la mort ?…»
Je pourrais écrire cette phrase vingt pages durant. Il faudrait au moins ça pour restituer le degré d’avidité de savoir qui m’habitait.
Quand on ne sait pas, on ne se pose pas trop de questions, mais quand on commence à disposer d’un début d’explication, on veut à tout prix tout savoir, tout comprendre.
La mort était devenue un mystère à portée de mes neurones et mon cerveau réclamait davantage d’informations.
Le fait de l’avoir approchée, presque contrôlée, aurait dû me rassurer. « La mort, ce n’est que ça. Un pays où l’on peut effectuer un aller-retour ! » Hercule, précurseur, s’était déjà rendu en enfer pour affronter Cerbère. Pourquoi pas nous ?
Raoul avait réussi son coup, j’étais désormais tenaillé par le désir de savoir ce qui arrivait aux hommes après leur décès. Que m’arriverait-il, à moi, lorsque tout serait fini ? Après tout, si la vie était un feuilleton, autant savoir quand s’achèverait le dernier épisode.
Pour ma part, j’étais encore sous le choc. Les questions se multipliaient dans ma tête. L’Homme pouvait-il, à force d’imagination et de conviction, conquérir toutes les dimensions ? Quelles étaient ses limites ? Et surtout, qu’était-ce que la mort, la mort, la mort ?…
Le président Lucinder nous réunit en conférence à l’Elysée. Il nous accueillit dans sa salle de travail, lieu bourré d’ordinateurs et d’écrans de contrôle, quasiment austère, très éloigné en tout cas du splendide bureau d’apparat où il recevait d’ordinaire ses visiteurs officiels dans un luxe Louis XV.
Le chef d’État nous expliqua que nous devions à présent mettre les bouchées doubles. Nous en avions fini avec les sceptiques. Nous étions maintenant aux prises avec de nouveaux adversaires : les copieurs. En effet, pour prix de notre gloire, partout de par le monde se construisaient des thanatodromes.

- Pas question de se laisser doubler par les Américains ou les Japonais. Ça s’est déjà vu dans l’aviation, pestait-il. Les frères Wright ont prétendu avoir fabriqué le premier avion alors que nous savons tous que le premier à en avoir mis un au point a été Clément Ader ! Vous avez réussi un décollage, prenez garde, il y en aura certainement pour prétendre vous avoir devancés dans l’au-delà.

Après notre triomphe au Palais des Congrès, constaté par un large public, j’imaginais mal quelque obscure équipe étrangère se présentant pour nous contester la primauté de la recherche.
Je protestai.

- Nous disposons de la formule chimique précise du booster d’un « champion » à présenter à la face du monde, nous avons même inventé le vocabulaire des voyages entre les deux mondes. Notre précédent historique est incontestable et notre avance si grande que les autres mettront du temps à nous rattraper.

Lucinder leva les bras au ciel.

- Pensez-vous ! Pendant que nos députés chipotent sur nos crédits, des universités américaines mettent des sommes considérables à la disposition de leurs chercheurs. Et ils ne travailleront pas dans les bas-fonds d’une prison, eux ! Avec un fauteuil de dentiste davantage digne d’une salle de musée que d’un lieu d’expérimentation ! Non, ils nageront dans le luxe, avec tous les appareils les plus modernes du monde ! D’ailleurs, nous allons nous aussi passer à la vitesse supérieure. Je ne vois qu’un moyen de subvenir à vos besoins : professeur Razorbak, docteur Pinson, mademoiselle Βallus et monsieur Félix Kerboz, vous êtes dorénavant directement rattachés à la Présidence. Je vous nomme hauts fonctionnaires d’État.

C’était Conrad qui allait en faire une tête quand je lui annoncerais ça.

- Parfait. Nous allons pouvoir améliorer notre labo, se félicita Raoul.

Lucinder l’interrompit :

- Ah non, Razorbak, plus de bricolage ! C’est de compétition internationale qu’il s’agit. Notre pays a son rang à tenir dans le monde. De surcroît, nous n’avons plus aucune raison de nous cacher. Au contraire, il nous faut opérer au grand jour. Nous construirons donc un nouveau thanatodrome, plus moderne et plus spacieux. Il faut construire un lieu « historique ». Un nouvel arc de triomphe. L’arc de triomphe des conquérants de la mort.

Comme beaucoup d’hommes politiques, Lucinder s’enivrait de ses propres paroles. En même temps, il prenait plaisir à galvaniser une troupe qu’il considérait sienne. Nous constituions ses troupes d’élite, son commando personnel d’explorateurs prêts à tout pour l’aider à entrer dans l’Histoire.
Pourtant, nous ne partagions pas les mêmes ambitions. Si lui était en quête d’immortalité, nous, nous recherchions l’aventure et voulions percer un mystère aussi vieux que l’humanité même.
Un huissier, collier doré autour du cou, ouvrit la porte à grand bruit. L’audience était terminée. D’autres affaires appelaient le Président. Il était temps pour nous de déguerpir.

- Nos services spécialisés me tiendront au courant des progrès de nos adversaires, dit-il (et, en guise d’adieu, il ajouta :) Et maintenant, mademoiselle, messieurs, confiance et au travail !

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