Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 84 – UNE CARTE

mercredi 28 janvier 2015

84 – UNE CARTE

Une clameur de félicitations monta des cellules. Les détenus avaient suivi en direct sur RTV1 le « voyage » de Félix. Notre thanatonaute saluait à la ronde et ses yeux clignaient, cette fois comme pour dire : « Je le savais bien, je vous l’avais bien dit. »
Dans le lazaret transformé en thanatodrome, Raoul s’empara d’un papier cartonné et de feutres de couleur. Nous fîmes cercle autour de lui tandis que Félix tentait de décrire avec précision ses visions de l’au-delà.
C’était touchant de contempler cette brute épaisse, cherchant ses mots, fouillant son esprit en quête de l’expression exacte, tellement désireux de nous satisfaire, nous, ses premiers amis.
Il se gratta le front, il se gratta le dos, il se gratta les aisselles. Il plissa le front. Le cartographe s’impatienta :

- Alors, c’était comment ?


- Ben, d’abord y a l’entonnoir avec sur les bords une espèce de couronne d’écume ou de coton, quelque chose comme ça.

Raoul commença une esquisse :

- Non, dit Félix. Plus large, l’entonnoir.

Il ferma les yeux pour mieux revoir l’image magique.

- Comme un pneu de néon qui s’éparpillerait en filoches de dentelles. Quelque chose de liquide… Comment dire ? De grandes vagues de poudre d’étoiles bleuâtres, des jaillissements de lumière aquatique. On a vraiment l’impression d’être suspendu dans les airs en plein océan, un océan qui tournerait sur lui-même pour former une couronne de lumière et d’étincelles.

Le pithécanthrope devenait poète. Amandine était attendrie.
Raoul effaça, recommença un motif qui ressemblait à une laitue légèrement effeuillée :

- C’est mieux, approuva Félix. Comprenez ? On flotte dans une sorte de gelée de feu, on éprouve pourtant une agréable sensation de fraîcheur marine. Ça m’a vraiment rappelé la première fois que j’ai vu la mer.


- De quelle couleur exactement, tout ça ?


L'entrée du monde des morts décrit par Felix Kerboz


- Ben, blanc-bleu… Mais fluo en plus et tournant comme un manège. Ça aspirait des tas d’autres macchabs autour de moi. Ils avaient tous des fils blancs accrochés à leur nombril qui se cassaient net quand ils fonçaient plus loin à l’intérieur du cône.


- Qui se cassaient net ? s’étonna Lucinder.


- Ben, ouais. Du coup, ils étaient libérés d’en bas et ils pouvaient accélérer encore un bon coup.


- Qui étaient ces gens ? demanda Amandine.


- Des macchabs de tous les pays, de toutes les races, des jeunes, des vieux, des grands, des petits…


Raoul nous intima de nous taire. Nos questions risquaient de déconcentrer l’explorateur. Il nous fournirait plus tard les détails que nous désirions.

- Continue, avec ton entonnoir blanc-bleu.


- Ben, il se resserre un peu pour se transformer en un gigantesque tube. Là, les couleurs des parois foncent puis virent au turquoise. Le turquoise, je ne suis pas allé jusque-là mais j’ai vu où ça prenait cette teinte.


- L’entonnoir tourne tout le temps ?


- Ouais, très lentement sur les bords et de plus en plus vite au fur et à mesure qu’on avance. Ensuite, il se rétrécit et devient plus lumineux. Il y a toute cette foule dans le couloir turquoise, et même moi j’ai changé de forme.


- Tu étais comment ?

Félix se redressa fièrement.

Un cordon ombilical lie le corps et l'âme source BD: les thanatonautes de Pierre taranzano

- J’avais toujours mon corps de thanatonaute mais il était devenu transparent, si transparent que je voyais au travers de moi-même. C’était très chouette. J’avais complètement oublié mon corps. Je ne sentais même plus mon ongle incarné. J’étais comme…

- … Une plume ? suggérai-je, songeant au Livre des morts égyptien que m’avait cité Raoul.


- Ouais. Ou un courant d’air un peu durci.

Raoul s’affairait sur son papier. Son dessin prenait forme. L’entonnoir, le couloir, des gens transparents tranchant leurs longs cordons ombilicaux… La mort révélait-elle enfin son apparence ?
Cela ressemblait de loin à une grosse tête échevelée.

- C’était grand ? Demandai-je.


- Immense. L’endroit le plus étroit que j’ai vu devait bien avoir un diamètre de plusieurs dizaines de kilomètres ! Pensez que tous les macchabs de la planète s’engouffraient à cent à l’heure là-dedans ! Et, ah oui ! y avait pas de haut et y avait pas de bas. On aurait p’t’être pu marcher sur les parois mais c’était pas la peine, vu qu’on volait.


- Il y avait aussi des animaux ? s’enquit Amandine.


- Nan, pas de bestiaux. Que des humains. Mais y en avait en troupeaux complets. Doit y avoir une guerre quelque part qui fournit tout un tas de barbaque. Et tout ça glissait dans le couloir paisiblement, sans se percuter, malgré la vitesse. On était tous attirés par la lumière comme des papillons.

Raoul leva son crayon.

- Tous ces morts transparents vont donc forcément s’entrechoquer à un moment donné, remarquai-je.


- Où vous êtes-vous arrêté exactement ? interrogea Lucinder.

Sur le papier, Félix désigna du doigt un endroit situé sur le bord évasé de l’entonnoir blanc-bleu.

- Ici.

Tant de précision nous stupéfia.

- J’pouvais pas aller plus loin, expliqua Félix. Un centimètre de plus et mon cordon argenté se coupait lui aussi et c’était « ciao la compagnie ».


- Mais vous disiez que le cordon était élastique à l’infini, remarqua le Président.


- C’est dans la tête que ça se passe. Plus on est aimanté par la lumière, plus le cordon devient sec et cassant, plus il se fragilise. Bordel, encore un centimètre et j’avais plus du tout envie de revoir ce monde-ci. Ce point-là, c’était ma dernière limite.

Il reposa le doigt au même endroit. Au feutre noir, Raoul Razorbak y traça une longue ligne en pointillé : « Mur comatique », écrivit-il dessous.

- Et ça signifie quoi ? Fis-je.


- Je pense que c’est comme le mur du son en son temps. C’est une limite qu’on ne peut pour l’instant franchir sans danger. Maintenant que nous avons ce début de carte, nous avons aussi un objectif : dépasser cette ligne.

Alors Raoul inscrivit derrière le trait marquant le mur comatique, en lettres épaisses : Terra incognita.
Terre inconnue.
Nous considérâmes le papier avec respect. Ainsi entamait-on l’exploration d’un nouveau continent. Un premier contact, d’abord la plage, et puis ensuite, au fur et à mesure que les pionniers s’avançaient dans les terres, des montagnes, des prairies, des lacs prenaient place sur la carte et la Terra incognita reculait toujours plus loin vers les bords du papier. Ainsi en était-il allé en Afrique, en Amérique, en Australie. Peu à peu, des hommes en avaient effacé les deux mots, label d’ignorance.
Terra incognita… Les témoins de l’expérience du Palais des Congrès avaient cru assister à l’aboutissement d’un projet politico-scientifique. Nous quatre, Lucinder, Amandine, Raoul et moi, nous savions bien que, au contraire, ce n’était pas une fin mais un début.
Il fallait explorer ce tunnel mauve qui devenait turquoise. Il fallait compléter la carte et faire reculer les deux mots : Terra incognita.
Raoul joignit ses mains.

- Tout droit, toujours tout droit vers l’inconnu, marmonna-t-il, sans réprimer un sourire de conquistador glorieux.


C’était un nouveau slogan pour nous motiver.
Nous nous regardâmes tous avec une même lueur dans le regard.
L’aventure ne faisait que commencer.

  En avant vers l’Inconnu

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