Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 82 – AU PALAIS DES CONGRÈS

mercredi 28 janvier 2015

82 – AU PALAIS DES CONGRÈS

Les policiers en civil qui s’étaient glissés dans la salle sur la sollicitation du juge instruisant l’affaire se rapprochaient peu à peu de la scène. Ils ne voulaient pas que nous puissions nous enfuir après l’échec de notre représentation.
Cela faisait maintenant cinq minutes que nous frictionnions et électrocutions sans résultat Félix.
La foule silencieuse devenait de moins en moins silencieuse.
Les experts scientifiques étiraient des sourires entendus après chaque décharge électrique, s’approchaient doctement pour caresser le poignet de Félix et vérifier son pouls. Ils étaient très satisfaits car on ne percevait rien.
J’enlevai ma blouse blanche et, en maillot de corps, dégoulinant de sueur, je continuai à pratiquer le massage cardiaque. Nous comptions ensemble « un, deux, trois », je pressais sur la cage thoracique avec mes deux mains à plat dans la zone du cœur, et Raoul insufflait de l’air dans les narines avec une pompe manuelle pour relancer l’activité respiratoire.
Les policiers se rapprochèrent encore.

- Un, deux, trois ! Allez, on y croit, on y croit, répétait mon ami.

Il aval raison. Il fallait y croire. La main dans le feu peut y rester si on la croit invulnérable. Il me l’avait montré.
Nous les bousculions sans ménagements pour la moindre de nos manœuvres. Et plus le pessimisme nous gagnait, plus nous les bousculions. Ils ne semblaient pas y porter attention. Il est normal que le taureau tente de blesser les matadors avant sa mise à mort.
Dans la salle, au léger bruit de fond, avaient succédé des bavardages et des rumeurs. On percevait même des rires contenus.
Encore un instant, et ce serait l’hallali.
D’autres policiers prirent faction derrière nous de façon à nous interdire une fuite par les coulisses.
La foi déplace les montagnes, pourquoi ne serait-elle pas capable de reproduire un petit miracle de rien du tout, seulement rendre vie à ce gros sac de peau rempli de sang et de viscères ?

- S’il y a une cellule vivante dans cette viande, il faut qu’elle réponde à mon appel, dit Raoul. Ohé ! ohé ! on est là, on attend. Un, deux, trois, un, deux, trois.

Et il pressait la cage thoracique de Félix.

- Bon sang, réveille-toi, Félix. Déconne pas ! criai-je à mon tour.

Un policier monta sur la scène. On devait avoir l’air de fous dangereux se défoulant sur un cadavre pour tous les téléspectateurs suivant nos prouesses.

- Un, deux, trois ! Réveille-toi, Félix, bon sang !

Un policier sortit des menottes.

- Un, deux, trois ! Félix, bon Dieu, ne nous laisse pas tomber !

Les huit experts vinrent constater le décès avec des airs entendus. Des mouches sur un fruit écrasé.
Un policier me saisit le poignet. J’entendis un claquement sec de menottes et une voix qui prononçait : « Au nom de la loi, je vous arrête pour homicide par empoisonnement. »
Déjà Raoul et Amandine étaient eux aussi menottés. On n’osait pas encore toucher à Lucinder qui, auréolé de son statut de président de la République française, restait intouchable.

- À mort ! À mort les thanatonautes ! hurlait la salle trop heureuse de voir son chef dans la panade.

Rien n’est plus jouissif pour le peuple que de voir ses maîtres traînés dans la boue.

- La peine de mort pour les thanatonautes !

Au premier rang, mon frère clamait : « Je te l’avais bien dit. » Ma mère essayait à elle seule de calmer toute la salle. Elle commença par ses voisins immédiats. Puis elle se répandit dans les travées.

- Mon fils n’y est pour rien, arrêtez, vous vous trompez, mon fils n’y est pour rien, il s’est laissé entraîner.

Elle avait déjà tout prévu. Plus tard, lors du procès, elle ressortirait mes carnets de bons points depuis la maternelle afin de prouver que j’avais été un bon garçon. Elle avait d’ailleurs acheté par avance une robe pour l’audience.
Les policiers nous prirent par les bras pour nous emporter à travers la salle enfiévrée. Déjà les gens s’approchaient pour nous insulter et nous cracher dessus. Quelle horrible sensation d’avoir ses mains menottées pendant que des gens vous conspuent. Quelqu’un jeta un œuf pourri qui vint s’écraser sur mon front. Amandine reçut une tomate. Raoul eut lui aussi droit à son œuf, plus vert et plus puant que le mien.
Le président Lucinder s’était rassis, effondré. Il ne pensait pas à nous aider ou à aider Félix, il pensait seulement qu’il s’était trompé, qu’il avait eu un délire et regrettait tout. Lui qui voulait être célèbre, désormais il était fini. Il n’avait pas su remporter la victoire à Alésia, comme César. Au dernier moment, la mort, suprême bastion, s’était avérée inexpugnable.
Le journaliste de RTV1 fit signe à son cameraman de multiplier les gros plans sur le visage impassible de Félix. On lui collait la torche à quelques centimètres du visage et on filmait le moindre de ses pores immobiles, le moindre de ses poils grillant sous la trop forte lumière.
Au revoir, Félix.
Les policiers me tiraient par les menottes.
Il se passa alors quelque chose d’imprévu.
On entendit un retentissant « Aïe ».
Toutes les respirations s’arrêtèrent. Tous, nous restâmes figés. J’avais reconnu la voix qui avait dit « Aïe ». Cette voix, cette voix…
L’homme responsable de la lumière avait trébuché et laissé tomber sa torche électrique sur l’œil de Félix.
Déjà le présentateur exultait.

- C’est incroyable, mesdames et messieurs, simplement incroyable, prodigieux et colossal. L’homme, celui qu’on peut appeler à partir de maintenant « le premier homme à avoir mis officiellement les pieds dans l’au-delà et à en être revenu », est… vivant. Félix Kerboz est vivant !


Sur ordre des experts, les policiers hébétés nous ôtèrent vite les menottes. La salle était redevenue muette. On n’entendait plus que l’inépuisable animateur de la télévision qui débitait au mètre ses commentaires, trop content d’avoir enfin du spectaculaire dans son show. Il savait qu’il était en train de jouer sa carrière et il n’avait pas l’intention de laisser passer une occasion aussi rare. Lui aussi comptait désormais avoir son nom inscrit dans les livres d’histoire, au pire dans les livres d’histoire du journalisme.

- Je peux vous dire que l’émotion est générale. Dès que les premiers ping ont commencé à retentir sur l’électrœncéphalogramme, il y a eu d’abord un instant d’incrédulité puis une clameur s’est élevée dans la salle. Une clameur d’effroi, mesdames et messieurs, car nous avions tous conscience que c’était un mort qui revenait parmi les vivants. RTV1, la chaîne qui vous en montre plus, va vous repasser un ralenti du premier mouvement de paupières de Félix Kerboz. Un mouvement de paupières intervenu longtemps après l’arrêt de son cœur. Et un mouvement de paupières intervenu, il faut bien le dire, grâce à nous, grâce à… RTV1, la télé qui ranime même les morts. Je vais essayer tout de suite d’avoir une interview exclusive de Félix, et juste après nous passerons une page de publicité. Nous vous rappelons cependant que toute cette soirée était sponsorisée par le cirage Dragon noir. Le cirage Dragon noir, le seul qui vous sort du coltar.

Lucinder, Amandine, Raoul et moi étions entre le rire et les larmes. Nous courions pour revenir sur scène. The show must go on. Les médecins et les experts scientifiques reculaient abasourdis et hochaient la tête comme s’ils n’arrivaient pas à en croire leurs propres yeux, leurs propres oreilles, leurs propres sens tactiles.
Ils continuèrent de palper Félix, de vérifier les machines de contrôle. Il y eut même un scientifique pour regarder sous le fauteuil. Au cas où l’on aurait quand même substitué un frère jumeau au cadavre.
Je pris le pouls de Félix, écoutai son cœur, examinai sa rétine, ses dents.
Mais tout le monde savait, voyait, était contraint de reconnaître l’irréfutable. Nous avions réussi. Raoul, Félix, Amandine, Lucinder et moi contre les imbéciles.
Félix bafouilla.

- Putain, la virée, putain, j’ai jamais eu ça, comme ça. A… alors, je l’ai ou je l’ai pas, mon amnistie ?

Amandine se précipita et lui murmura quelque chose à l’oreille. Aussitôt son regard fit eurêka.
Il se pencha vers le micro du journaliste de RTV1 et articula parfaitement :

- C’est un petit pas pour mon âme, mais un grand pas pour l’humanité.

D’un coup la tension tomba. Debout, on ovationna le héros. On ne dira jamais assez l’importance d’un bon slogan. Des applaudissements fusèrent. Plus personne ne retenait ses vivats.

- Chers spectateurs de RTV1, c’est un moment historique et une phrase historique que vient de nous délivrer notre thanatonaute national. Un petit pas pour mon âme, mais un grand pas pour l’humanité. Le clin d’œil à l’Histoire est superbe. Cet homme a réussi une Near Death Expérience en direct devant nous. Qu’est-ce qui a voyagé ? Faute de mieux, Félix a nommé cela son « âme ». L’image est poétique. Reste à trouver l’explication scientifique. C’est avec une grande…

Nous étreignîmes Félix Kerboz avec ferveur.

- C’est bon, là ? Euh… et pour mon amnistie, on est toujours OK ?


- Tu l’as. Tu l’as, tu es libre, désormais ! annonça le président Lucinder.


- Pas trop tôt. Putain, il faut se donner du mal de nos jours pour être bourgeois !

Amandine ne le quittait pas.

- Tu es là ! Tu es là : vivant.


- Ben… ouais, vous voyez je suis revenu. Chuis revenu, les copains. Cette fois-ci, j’ai bien regardé, j’ai bien tout regardé. Si vous voulez, je pourrai vous faire un dessin pour vous montrer comment c’est. Putain, c’est pas croyab’, je peux vous dire.

Raoul Razorbak s’approcha, nerveux.

- Une carte ! Nous allons tracer une carte du continent des morts et chaque fois que nous progresserons, nous reporterons les nouveaux détails sur cette carte.

La salle était déchaînée.
Le présentateur de RTV1 nous poursuivit en clamant :

- Hep ! monsieur Kerboz, c’est pour RTV1. Nos spectateurs ont le droit de savoir comment c’était là-haut ! Monsieur Kerboz, vous êtes le héros du siècle, monsieur Kerboz !

Félix s’arrêta, chercha ses mots puis articula :

- Ben… Je peux vous dire que la mort, putain, c’est incroyable, c’est pas du tout ce que l’on croit, y a plein de couleurs, plein de décors, plein de… ça déménage un max ! Oh, et puis, je sais pas comment en causer, c’est trop.

Le journaliste de RTV1 nous colla aux basques. Il devait remplir un quota de temps pour son cirage et il ne l’avait pas encore complètement atteint. Il quémandait le moindre commentaire.
Raoul me donna un coup dans les côtes.

- Vas-y, Michael, fais-leur un discours !

Sans même réfléchir je m’avançai sur le podium. Tous les flashes m’illuminèrent.

- Mesdames et messieurs, nous avons eu la plus belle des récompenses. Nous avons réussi à envoyer et à récupérer un thanatonaute.

Il y eut un grand silence. Un journaliste me posa une question :

- Docteur Pinson, vous êtes l’un des plus grands artisans de la victoire d’aujourd’hui. Que pensez-vous faire maintenant ?

Je m’approchai encore un peu du micro.

- Ce jour est un grand jour.

Tout le monde m’écoutait.

- Nous avons vaincu la mort. À partir d’aujourd’hui, rien n’est plus pareil. Il faut complètement changer nos points de vue. Nous venons de basculer dans un univers nouveau. Il y aura toujours un avant et un après aujourd’hui. Moi même j’ai des difficultés à le croire. Pourtant nous venons de prouver que…

C’est à ce moment qu’à nouveau réapparut la phrase maléfique.
(Mais, au fait, qu’est-ce que je fais ici ?)

- Nous venons de prouver que…

Soudain, je pris conscience d’être là, ici et maintenant, ayant accompli quelque chose d’historique. Une fois cette pensée bizarre dans la tête, rien ne put la chasser.
La foule continuait de m’écouter, la télévision zoomait sur mon visage. Des millions de personnes m’observaient en direct, la bouche ouverte et ne disant rien.

- Docteur Pinson ?

J’étais incapable de prononcer une syllabe de plus. Le journaliste, très gêné, s’efforça d’enchaîner.

- Hum… Et vous, monsieur le Président… vous avez réussi à prouver votre bonne foi, est-ce que cela changera votre politique avant les prochaines législatives ?

Le président Lucinder n’y porta pas attention. Il nous murmura :

- Venez, mes amis, ne nous occupons pas de cette plèbe. Nous sommes maintenant sortis d’affaire, poursuivons l’effort. Allons dessiner les premiers plans du continent des morts.


- Où ça ?


- Au thanatodrome de Fleury-Mérogis. Il n’y a que là où nous aurons la paix.

Notre petit groupe devenait de plus en plus soudé.

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