Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 78 – ÊTRE OU NE PAS ÊTRE

mercredi 28 janvier 2015

78 – ÊTRE OU NE PAS ÊTRE

Premier à entrer dans l’arène – comprenez : à monter sur scène –, je n’en menais pas large. Les experts du comité refusèrent de me serrer la main et, derrière moi, je devinais Amandine, pétrie de peur.
L’assistance fondit en huées.
Un homme en blouson et casquette se détacha :

- Crapule ! Tu as tué mon fils !

De mon mieux, je me cramponnais au micro :
- Nous n’avons assassiné personne ! criai-je à m’en briser la gorge. Personne ! Tous les détenus qui ont participé au projet « Paradis » s’étaient portés volontaires pour l’expérience. Ils en connaissaient les risques et ils ont chaque fois eux-mêmes pressé le bouton déclenchant le processus d’envol.

- D’envol ? De mort, oui ! Qui peut être volontaire pour mourir ? Il y a un volontaire, par ici ? hurla quelqu’un.


- Mort aux tueurs en blouse blanche ! Mort aux tueurs en blouse blanche ! scandèrent des spectateurs déchaînés.

Les sifflements redoublèrent quand le président Lucinder s’approcha à son tour du micro. Des tomates atterrirent à ses pieds. Le cordon de policiers placés devant la scène s’étoffa de renforts d’urgence.
De ses mains, le Président fit des gestes d’apaisement. Sa longue habitude de meetings politiques perturbés lui avait appris à prendre l’ascendant sur une salle agitée.

- Mesdames et messieurs, mes amis, dit-il, calmez-vous ! L’expérience que nous allons tenter devant vous a déjà réussi, mais en l’absence de tout expert officiel susceptible d’en témoigner. À présent, je me soumets au jugement de la Nation, de la planète même. Si l’homme que nous enverrons devant vous dans l’au-delà n’en revient pas, je m’engage à comparaître devant toute cour de justice adéquate pour répondre de mes échecs.

Quelques insultes retentirent encore mais, très vite, un lourd silence remplaça le tumulte. Félix Kerboz venait de faire son apparition. Les projecteurs se braquèrent aussitôt sur lui et le smoking impeccable qui était son nouvel uniforme de thanatonaute. Sa tête de bandit contrastait avec ses vêtements de dandy. Il était arrivé entre deux gendarmes. À la figure tourmentée de Félix, je compris que quelque chose clochait.
L’animateur de télévision se précipita :

- Et voici Félix Kerboz, seul homme, selon le président Lucinder, à avoir accompli l’impossible aller-retour entre le monde des vivants et celui des morts. Cette prouesse, il va la tenter une seconde fois devant les caméras du monde entier et en exclusivité nationale pour RTV1, la chaîne qui vous en montre plus !

Notre équipe échangea des coups d’œil inquiets. Tous, nous connaissions assez Félix pour percevoir son trouble. Était-ce la foule qui l’intimidait ?
Le Président lui donna une grande tape sur l’épaule.

- En forme, Félix ?

Une grimace défigura davantage encore le visage de Félix. Des téléspectateurs qui avaient rejoint l’émission en cours de route se demandèrent s’ils n’avaient pas zappé par erreur sur un film d’épouvante.

- Ben, ça pourrait aller mieux, murmura notre thanatonaute.

- Le trac ?


- Ah, c’est pas ça, glapit Félix. J’ai un ongle incarné qui me tracasse et, putain, j’ai pas fermé l’œil de la nuit.


Lucinder sursauta.

- Un ongle incarné ? Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt !

Lucinder allait l’engueuler mais ce n’était pas le moment.

- Un ongle incarné ? Je connais ça. C’est très douloureux mais ça se soigne facilement.


- J’ai bien pris de l’aspirine mais ça me fait mal quand même. Quelle saloperie !

Je suggérai de remettre l’opération à plus tard. Si Félix souffrait, il se laisserait aspirer par la lumière plutôt que de retourner dans sa carcasse endolorie.
Le Président le supplia :

- Vous reviendrez à la vie, Félix, vous me le promettez ? J’ai déjà signé votre décret d’amnistie. Si vous réussissez, vous serez libre, définitivement libre. Vous comprenez, Félix ? Vous serez désormais un citoyen respectable.

L’homme ne semblait pas convaincu.
L’assistance hésitait entre de nouvelles insultes ou des applaudissements mais retenait encore son souffle.
L’animateur expliqua que le Président encourageait son poulain à la façon d’un entraîneur avant un match de boxe 1.
Nous, la mine sombre, nous préparions nos instruments.
Maintenant, Lucinder secouait carrément Félix :

- Vous serez libre ! On vous appellera Monsieur Kerboz et vous serez riche et célèbre ! On vous mettra dans une voiture découverte et les gens vous applaudiront et vous lanceront des confettis comme pour Neil Armstrong après ses premiers pas sur la Lune !


- Ouais, ça m’plairait bien si y avait pas ce fichu ongle incarné.


- Bon sang, après toutes les potions toxiques que vous avez ingurgitées, votre ulcère, vos cloques et votre peau trouée, ce n’est quand même pas un malheureux orteil douloureux qui vous fera abandonner vos espoirs d’une vie meilleure !


- Mais c’est si bien là-haut, on s’y sent si léger, y a plus aucun tracas…

Lucinder s’emporta :

- Félix, la vie, ce n’est quand même pas du flan !

- J’me demande c’qui y a de bien dans cette vie-là. Le problème, c’est que j’m’en souviens plus.

- L’argent, les femmes, les parfums, les couchers de soleil sur la mer, les voitures, les palaces, énuméra Lucinder.

Puis se mettant, en fin politique, dans la peau de son cobaye, il ajouta :

- Et si vous préférez l’alcool, la drogue, la violence, la vitesse… Allons, Félix ! Nous avons besoin de vous. Vous avez des amis à présent, un Président, des savants remarquables, la plus ravissante des infirmières ! Tant de gens n’ont pas votre chance ! Et nous comptons tous sur vous.

Félix baissa les yeux et rougit tel un enfant coupable :

- Ouais, j’sais tout ça. Mais en haut, ils m’veulent du bien, eux aussi. J’ai pas eu tellement de chance dans ce monde et cet ongle incarné en plus, ces gens hostiles devant… Dans ce monde j’ai pas eu beaucoup de satisfaction. J’en ai jamais eu à bien réfléchir.

Lucinder considéra le colosse avec stupéfaction :

- Pas de satisfaction, Félix ? Vous voulez dire que… Jamais… Vous n’avez jamais…

Notre armoire à glace était maintenant écarlate.


- Ben ouais. Personne ne m’a jamais aimé à part ma mère, et ma mère, justement, elle est là-haut.

La foule s’impatientait.

- Mort au singe ! lança un plaisantin.

L’animateur meubla tant bien que mal :

- Félix Kerboz mesure 1,95 m et pèse 100 kg, des mensurations plutôt harmonieuses pour un homme de son âge. D’après le dossier de presse, le poids et la taille n’influent en rien la qualité du passage de la vie à la mort mais il est préférable pourtant que le sujet soit en bonne condition physique.

Amandine n’avait rien perdu des propos échangés entre Félix et le Président. Elle s’avança :

- Vous êtes puceau, Félix ? C’est ça ?

Il vira au bordeaux.
La blonde infirmière hésita, réfléchit un instant, puis elle murmura quelque chose à l’oreille de son patient. D’un coup, le visage de Félix passa par plusieurs couleurs de l’arc-en-ciel. Il étira ses lèvres en une caricature de sourire. Côte à côte, ils ressemblaient à Quasimodo et Esmeralda. Un Quasimodo s’apprêtant à aller au supplice…
Il ne quittait plus Amandine des yeux. Il se reprit.

- Bon, allons-y. Mon putain d’ongle est en train de me ficher la paix un instant.

Lucinder suggéra que je rajoute un analgésique à mes boosters pour que Félix ne sente plus son orteil. Mais je refusai. Ce n’était pas le moment d’expérimenter de nouveaux mélanges. 800 milligrammes de thiopental seraient ma dose et il n’y aurait pas d’autre médicament en dehors des habituelles potions.
Le président Lucinder dégrafa le nœud papillon du smoking de Kerboz. Il leva sa manche et plaça les électrodes. On aurait juré qu’il avait fait cela toute sa vie.

- Lucinder, va te rhabiller, tu n’es qu’un assassin !

Je vins lui donner un coup de main. Après tout, maintenant, nous étions tous dans la même galère.
Amandine s’affairait avec diligence.
Elle ressentait tous les quolibets comme autant de lances. Mais elle préférait jouer le tout pour le tout. Elle régla l’électrocardiogramme, l’électro-encéphalogramme puis me dédia un maigre sourire complice tandis que les insultes continuaient de pleuvoir.

- Assassins ! Assassins !

Le mot d’ordre fut repris par toute la salle qui le scanda en rythme.
Félix Kerboz respirait lentement, de plus en plus lentement, comme Raoul lui avait appris à le faire. Il inspirait avec le nez, soufflait avec la bouche. Cette méthode de respiration artificielle avait été inventée, paraît-il, pour aider les femmes à accoucher sans douleur.

- De mon côté, tout est prêt ! déclara le président Lucinder qui avait fini de poser une dernière électrode sur la poitrine velue du thanatonaute.

- Prêt moi aussi, dit Raoul en serrant les capteurs de pouls.

- Prêt ! Dis-je.


- Prête ! renchérit Amandine.

Les scientifiques du comité s’approchèrent pour mieux examiner l’ensemble du dispositif. Ils vérifièrent que les électrodes étaient conformes aux normes en vigueur. Ils prirent eux aussi le pouls de Félix. Le prestidigitateur donna des coups de talon dans le plancher de la scène, à la recherche d’une trappe ou d’un quelconque dispositif de bascule. Il enfonça une aiguille dans la mousse du fauteuil, ce qui ravit le public qui s’attendait qu’il découvre peut-être un couloir secret dans notre fauteuil de dentiste. Lorsqu’il eut terminé, il adressa un signe aux autres. Ils notèrent avec empressement toutes sortes d’informations. Puis ils se rassirent, satisfaits pour l’instant, et nous firent un geste qui signifiait que nous pouvions procéder. Silence.
Dans l’immensité du Palais des Congrès, on aurait pu entendre une âme voler.

- Allons-y ! grogna Raoul, passablement agacé par cette foule hostile.


- Ben, ciao, les amis ! dit Félix en agitant ses gros doigts boudinés.

Amandine lui caressa ses rares cheveux et déposa un petit baiser au coin de ses lèvres, juste comme il allait fermer les yeux.

- Reviens ! Murmura-t-elle.

Félix souriait en comptant :

- Six… cinq… quatre… trois… deux… un… Décollage !

Et prestement il appuya sur l’interrupteur et se propulsa hors de cette vie.

1- Ce que fait le président Lucinder est en total illégalité. Cette partie du roman est la plus surprenante, il semble que ce soit le pouvoir de la foule et des médias qui va décider de la suite des évènements. Le terme exact pour l'exercice d'un tel pouvoir n'est pas la démocratie, mais l' Ochlocratie. Dossier thématique

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