Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 72 – EN AVANT TOUTE

mardi 27 janvier 2015

72 – EN AVANT TOUTE

Le scandale prenait des proportions insensées. Des photos de ce qu’ils nommaient notre « laboratoire de la mort programmée » s’étalaient à la une de tous les journaux. À la lumière crue des flashes, la pièce semblait une sinistre salle de torture. Des journalistes malveillants avaient même rajouté au premier plan des bistouris ensanglantés et des pinces encore recouvertes de poils collés.
Il y eut ensuite la découverte du « charnier présidentiel ». En fait, le crématorium de la prison de Fleury-Mérogis. Comme il n’y avait plus trace des corps de nos thanatonautes malchanceux, les journalistes avaient imaginé des montages avec des mannequins rougis.
Ils avaient photographié de manière floue pour donner un côté encore plus dramatique et plus réaliste. Comme si ces clichés avaient été pris par un espion durant notre activité. Un reporter eut même l’aubaine de photographier un vrai suicidé de Fleury-Mérogis. Le type s’était pendu bien après qu’on nous avait interdit l’accès au thanatodrome. Cela ne changea rien. Son portrait boursouflé, langue sortie et yeux exorbités, fit rapidement la une de tous les magazines. « Ils ont osé ! » était-il inscrit sobrement sous la photo de ce malheureux que nous n’avions jamais vu. Juste au-dessous s’affichaient nos portraits à nous : les assassins. Nous portâmes plainte pour diffamation mais cela ne servit à rien.
Tels des rats quittant le navire, les ministres démissionnèrent les uns après les autres. Un gouvernement de crise fut formé. Le président Lucinder fut destitué de ses fonctions à la tête de l’État jusqu’à plus amples informations.
Depuis l’Australie, Mercassier accusait Lucinder de l’avoir obligé à agir sans tenir compte de ses refus. Il ne fit toutefois aucune allusion à notre expérience réussie.
Lucinder se garda de répliquer au coup par coup. Il se contenta d’une apparition à la télévision dans une émission populaire pour déclarer que tous les pionniers avaient été décriés en leur temps. Il parla d’inimaginables progrès, de conquête de l’au-delà, d’un continent inexploré.
La journaliste qui l’interrogeait resta de marbre. Elle rappela que même des prisonniers de droit commun étaient des hommes et non des cobayes, que même un Président violait le droit en autorisant des expériences mortelles.
Jean Lucinder ignora ses remarques. En guise de conclusion, il fit face à la caméra et annonça tout de go :

- Chers téléspectateurs, chers concitoyens, oui, je l’avoue, nous avons tué au nom du savoir, pour dépasser notre condition humaine. Et nous avons réussi ! Un de nos volontaires est allé dans l’au-delà et en est revenu indemne. Il se nomme Félix Kerboz. C’est en quelque sorte un pilote, un voyageur de la mort. Nous le nommons un thanatonaute. Nous sommes prêts à recommencer avec lui l’expérience en direct. Si elle échoue, je suis prêt à me soumettre à votre jugement et je comprendrai très bien sa dureté. Demain, dès demain, je vous propose de recommencer avec mon équipe une tentative de décollage pour l’au-delà. Toutes les télévisions de l’Hexagone et du monde pourront être présentes, l’événement se déroulera au Palais des Congrès, à 16 heures.

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