Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 57 – ERREUR DE MANIP

lundi 26 janvier 2015

57 – ERREUR DE MANIP

Frictions. Réchauffement. Chocs électriques.
Marc ouvrit les yeux et nous écarquillâmes les nôtres.
Est-ce que nous aurions enfin réussi ?
Notre héros nous tira de notre stupeur en se levant d’un coup, s’agitant, brisant tout autour de lui et poussant des hurlements.

- Je les ai vus ! Ils sont là ! Ils sont partout. Pas possible de leur échapper, ils sont partout !


- Qui ? Mais enfin, qui donc ? interrogea Raoul de son ton le plus ferme.


- Les diables ! Il y a des diables partout et ils veulent me pousser dans un grand chaudron et me mettre à cuire. Je ne veux pas mourir. Je ne veux plus jamais les revoir. Ils sont trop horribles.

Il me fixa de ses prunelles opaques et vociféra :

- Toi aussi, tu es un diable. Les diables sont partout.

Il me lança une fiole à la figure. Il poursuivit Amandine avec des seringues et lui en planta une dans les fesses. Il me balafra le front d’un coup de bistouri quand je tentai de m’interposer. J’en conserve encore la cicatrice.
Ce comportement entama quelque peu notre enthousiasme. Après le légume, un dément ! Même Raoul avait été impressionné par la violence de Marc. En même temps, nous nous interrogions. Et si nous avions réussi ? Si Marc nous ramenait vraiment un témoignage de l’au-delà ? Ce n’était pas de sa faute s’il ne reflétait que l’horreur.
Nous n’en détruisîmes pas moins le film vidéo et Marc fut enfermé dans un asile d’aliénés. Pourtant, il avait été notre premier cobaye à expérimenter une NDE. Il n’en avait peut-être pas ramené de beaux souvenirs de couloirs lumineux mais il n’en était pas moins rentré le corps, sinon l’esprit, indemne.
Ce soir-là, je raccompagnai Amandine chez elle dans ma voiture. L’infirmière ne cessait de croiser et de décroiser ses jolies jambes. Sa blessure à la fesse était bénigne. Moi, j’avais eu besoin de vingt-cinq points de suture.
La robe noire d’Amandine – elle était toujours vêtue de noir – émettait des crissements très sensuels.
Elle n’avait pas eu envie de prendre le RER après cette séance mouvementée et, d’ailleurs, ni elle ni moi ne tenions après cela à passer la soirée seuls.
Tout en conduisant, je murmurai :

- Peut-être qu’on devrait arrêter là ?

Amandine et son perpétuel mutisme. Je m’étais toujours dit : « Elle doit penser des choses merveilleuses tellement elle est belle et tellement elle ne dit rien. » Mais aujourd’hui j’en avais assez de son silence. Elle n’était pas un objet décoratif. Elle avait vu comme moi ces gens qui mouraient ou devenaient fous pour une expérience des plus aléatoires.
J’insistai :

- Tant de morts inutiles ! Et pour quels piètres résultats… Qu’en pensez-vous ? Je ne vous ai jamais entendue prononcer la moindre phrase de plus de trois mots depuis que nous nous connaissons. Nous travaillons ensemble. Nous devons nous parler. Il faut que vous m’aidiez à stopper Raoul. Cette affaire a assez duré. Sans vous, je ne le convaincrai jamais.

Elle consentit enfin à me regarder. Elle me fixa longtemps, intensément. Sa bouche s’ouvrit. Elle allait enfin parler.

- Au contraire.


- Quoi, au contraire ?


- Au contraire, nous avons le devoir de continuer. Justement pour que toutes ces morts n’aient pas été inutiles. Nos thanatonautes savaient tous ce qu’ils risquaient. Ils savaient tous que leur mort donnerait au suivant un peu plus de chance de réussir.


- C’est comme une partie de poker où on miserait toujours plus pour récupérer ses pertes ! m’exclamai-je. C’est ainsi qu’on court à sa ruine. Quinze victimes ! Pas un projet de recherche, un jeu de massacre, oui !


- Nous sommes des pionniers, riposta-t-elle, glaciale.

- Je connais un bon proverbe là-dessus : « Il est facile de reconnaître le vrai pionnier. C’est celui qui gît au milieu de la plaine du Far West avec une flèche dans le dos. »

Elle s’énerva davantage encore :

- Vous croyez que tous ces morts ne me minent pas, moi aussi ? Tous nos thanatonautes étaient des gens formidables, avec tellement de courage…

Sa voix se brisa. Mais c’était la première fois qu’elle alignait deux phrases à la suite. Autant profiter de l’aubaine. Je la provoquai :

- Ce n’était pas du courage, c’était un comportement suicidaire.

- Comportement suicidaire1 ! Et Christophe Colomb, il n’était pas complètement suicidaire pour s’en aller si loin sur une coquille de noix ? Et Youri Gagarine, avec sa boîte en tôle dans sa fusée, ce n’était pas suicidaire ? Sans les suicidaires, le monde n’avancerait pas…

Ah çà ! Galilée, Colomb, et maintenant Gagarine, les précédents ne leur manquaient pas pour justifier l’hécatombe !
Amandine était maintenant lancée. Elle s’entêta à me vouvoyer.

- Je crois que vous ne comprenez rien, docteur Pinson. Vous ne trouvez pas étrange qu’on trouve si facilement des volontaires ? Les détenus sont tous au courant de nos déboires, alors pourquoi viennent-ils ? Je vais vous le dire, moi : parce que, dans notre thanatodrome, ces déchets de la société ont soudain le sentiment de se transformer en héros !


- Dans ce cas, pourquoi les autres nous crachent-ils dessus à chaque passage ?

- Paradoxe. Ils nous en veulent de la mort de leurs amis, et pourtant eux aussi sont prêts à mourir. Et un jour, l’un d’entre eux réussira, j’en suis persuadée.

Tout en Amandine me fascinait. Sa froideur, son mutisme, son mystère et maintenant sa ferveur…
La blonde en noir était comme une présence brûlante dans ma voiture qui affolait complètement mes sens. Peut-être qu’à force de fréquenter la mort, mes pulsions de vie s’étaient exacerbées ! Pour une fois j’étais seul avec Amandine, et une Amandine émouvante et émue. Je tentai le tout pour le tout. L’occasion était unique. Ma main quitta le levier de vitesse et profita d’un cahot pour atterrir sur son genou. Sa peau était satinée et dégageait une douceur incroyable.
Elle repoussa ma paume comme un objet malsain.

- Désolée, Michael, mais vraiment vous n’êtes pas du tout mon type d’homme.


Et c’était quoi, son type d’homme ?

1 - Voir psychologie du risque

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