Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 48 – AMANDINE EST SI JOLIE

lundi 26 janvier 2015

48 – AMANDINE EST SI JOLIE

Les paupières de la jolie infirmière s’abaissèrent sur ses yeux bleu marine mais son silence me sembla cette fois une sourde félicitation.
J’avais l’impression de la connaître depuis longtemps tant elle ressemblait à la Grace Kelly du film d’Hitchcock, Fenêtre sur cour. En beaucoup plus belle, naturellement.
Dans le hangar de Fleury-Mérogis, tout le monde parut content de me voir. La présence d’un médecin, anesthésiste de surcroît, devait rassurer à la fois l’équipage et les candidats au suicide.
Raoul fit les présentations. L’infirmière répondait au prénom d’Amandine, les futurs thanatonautes étaient Clément, Marcellin et Hugues.

- Au départ, nous disposions de cinq thanatonautes, me rappela notre capitaine. Deux sont décédés, victimes d’une erreur médicamenteuse. On ne s’improvise pas anesthésiste. Bienvenue donc parmi nous !

Les trois prisonniers en survêtement me saluèrent en me jaugeant avec suspicion.
Raoul m’entraîna vers la paillasse de laboratoire et ses fioles.

- Tu apprendras en même temps que nous. Tous ensemble, nous pénétrons en territoire inconnu. Nous n’avons pas de prédécesseurs. Nous sommes comme ces premiers hommes qui posèrent jadis leurs pieds en Amérique ou en Australie. À nous de découvrir notre « Nouvelle Australie » et d’y planter nos drapeaux !

Le professeur Razorbak avait retrouvé tout son sérieux. Dans ses prunelles, la passion du travail bien fait avait remplacé la folie pure.

- Montrons au docteur Pinson notre façon de procéder à un coma, dit-il.

Sans hésiter, Marcellin, le plus petit des volontaires, s’installa sur le vétuste fauteuil de dentiste. L’infirmière s’affaira à lui placer des électrodes sur la poitrine et le front, plus toutes sortes de détecteurs de chaleur, d’humidité, de vitesse du pouls. Tous ces fils étaient reliés à des écrans où défilaient des lignes vertes.
J’examinai la scène.

- Ôtez-moi tout ce bazar !

Ça y était. J’étais partie prenante de leurs fantasmes. J’étudiai le contenu de la paillasse, des étagères au-dessus, déchiffrai des étiquettes, réfléchissant au mélange le mieux susceptible de provoquer un coma.
Une solution saline pour dilater les veines, du thiopental pour anesthésier et du chlorure de potassium pour ralentir les mouvements cardiaques…
Certains États américains préféraient jadis cette méthode au cyanure ou à la chaise électrique pour éliminer leurs condamnés à mort. Pour ma part, j’espérais qu’en diluant davantage le chlorure de potassium, les battements cardiaques diminueraient sans cesser pour autant, permettant ainsi une lente coulée vers le coma, si possible contrôlable par le cerveau.
Et par moi…
Avec l’aide de Raoul et des trois autres candidats thanatonautes, je construisis un dispositif assez astucieux : une petite potence en plastique de vingt centimètres de haut à laquelle je suspendis la solution saline dans son grand flacon, puis le thiopental dans un plus petit et enfin le chlorure de potassium. Je liai un système de minuterie électrique aux robinets des tuyaux afin que chaque substance soit délivrée à l’instant considéré par moi comme le plus propice. Le thiopental serait propulsé vingt-cinq secondes après l’injection de la solution saline et le chlorure de potassium, trois minutes plus tard. Le tout serait administré au moyen d’un unique tuyau, terminal des précédents, débouchant sur une seule aiguille creuse.
Je baptisai booster l’ensemble du dispositif chimique. Le thanatonaute lui-même le déclencherait en appuyant sur un interrupteur électrique en forme de poire qui actionnerait la minuterie. Sans m’en rendre compte, je venais d’inventer la première « machine à mourir » visant à conquérir officiellement le pays des morts. Je crois qu’elle se trouve actuellement au Smithsonian Institute, à Washington.
Mon adresse et mon assurance impressionnèrent l’assistance. Raoul avait raison. À chaque problème technique, sa solution technique. Moi, j’étais surtout content de mon interrupteur. Je n’aurais pas de bouton à actionner. Donc pas de responsabilité directe. Je ne voulais pas être un bourreau.
L’intéressé déciderait lui-même de l’instant de son départ et, en cas d’échec, ce ne serait qu’un suicide de plus.
Je priai Amandine d’enfoncer l’aiguille dans la veine du bras de Marcellin. D’un geste assuré, elle pinça l’intérieur du coude du thanatonaute, enfonça la grosse aiguille et ne fit perler qu’une toute petite goutte de sang. L’homme ne grimaça même pas.
Je posai alors la poire de l’interrupteur électrique dans la main moite de Marcellin puis lui expliquai :

- Quand vous presserez ce bouton, cela déclenchera la pompe électrique.

Un instant, je faillis dire « cela déclenchera votre mort ».
Marcellin afficha un air entendu, comme si je lui parlais de mécanique pour un moteur de voiture.

- Tout va bien ? lui demanda Raoul.


- Au poil. Je fais totalement confiance au toubib.

J’essayais de ne pas me laisser gagner par cette frénésie qui rendait Raoul si nerveux.

- Et après ? s’enquit-il.

Il me fixait du regard de l’enfant naïf qui s’accroche à tout prix à l’existence du Père Noël, du marchand de sable et à la possibilité de toucher le tiercé dans l’ordre.
Je m’empêtrai.

- Eh bien, heu…


- Vous en faites pas, toubib. Après, j’improviserai.

Il me fit un clin d’œil complice.
Brave type. Il voulait même m’éviter la culpabilité. Il savait qu’il allait au-devant d’obstacles insurmontables et il voulait me décharger de tous les pépins qui pourraient se produire. J’eus un instant envie de lui dire « va-t’en vite, tant qu’il est encore temps ». Mais Raoul, voyant mon embarras, trancha avec un…

- Bravo ! Bravo, Marcellin, bien parlé !

Tout le monde applaudit, y compris moi.
Nous applaudîmes quoi ? Je ne sais… Peut-être mon dispositif « booster vers l’au-delà », peut-être le courage de Marcellin, peut-être la beauté d’Amandine qui n’avait rien à faire ici. C’est vrai, une poupée comme ça devrait être mannequin. « Complice d’assassinat », c’est vraiment pas un métier d’avenir.

- Nous allons maintenant procéder au lancement d’une âme…, déclama Raoul.

Et il éteignit sa cigarette.
Marcellin était souriant comme un alpiniste du dimanche s’attaquant à l’Everest avec des chaussures de ville neuves. Il fit un petit salut qui n’avait rien à voir avec le salut d’un condamné. Tous, nous lui répondîmes en souriant et en l’encourageant.

- Allez, bon voyage !

Amandine recouvrit notre touriste d’une couverture réfrigérante tandis que je procédais aux derniers ajustements des ordinateurs.

- Prêt ?


- Prêt !

Amandine mit en marche la caméra vidéo qui filmerait la scène. Marcellin se signa. Fermant les yeux, il entreprit le lent décompte :

- Six… cinq… quatre… trois… deux… un… Décollage !


Puis il pressa très fort l’interrupteur.

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