Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 44 – ON Y ARRIVE

lundi 26 janvier 2015

44 – ON Y ARRIVE

Il fallut encore plusieurs semaines de petites exaspérations, de petites humiliations et d’incommensurable ennui pour que je me décide à basculer du côté de Raoul et de sa folie.
   Les coups de fil persistants de ma mère et les visites inopinées de mon frère jouèrent pour beaucoup en cette faveur. Ajoutez-y une légère déception amoureuse (une collègue de travail qui s’était refusée à moi pour sortir finalement avec un stomato débile), pas même un bon livre pour me réconforter et vous comprendrez que j’étais prêt pour Fleury-Mérogis.
Ce ne fut pourtant pas cette minable accumulation de déboires qui détermina mon choix, mais une vieille dame toute racornie en attente d’une opération cruciale.
   J’étais là, piqûre anesthésiante en main, quand une assistante vint m’avertir que le chirurgien n’était pas prêt. Je savais ce que cela signifiait. Cette andouille était en train de se livrer, histoire de se détendre, à une partie de jambes en l’air avec son infirmière dans les vestiaires. Dès qu’ils en auraient fini avec leurs ébats, je pourrais endormir ma patiente afin qu’il lui ôte sa tumeur à la vessie, avec une chance sur deux pour qu’elle se réveille.
C’était si… nul ! Cinq mille ans de civilisation pour en arriver à patienter en attendant qu’un chirurgien veuille bien éjaculer pour qu’on tente cinq minutes plus tard de sauver la vie d’une malade !

- Pourquoi riez-vous ? s’enquit la vieille dame.


- Ce n’est rien. C’est nerveux.


- Votre rire me rappelle celui de mon mari avant sa mort. J’aimais bien l’entendre rire. Il a été emporté par une rupture d’anévrisme. Il a eu de la chance, lui. Il n’a pas eu le temps de se voir décrépir. Il est décédé… en bonne santé.

Son rire, à elle, sonna comme un grelot funeste.

- Avec cette opération, je m’en vais enfin le rejoindre.


- Que racontez-vous là ! Le docteur Leveau est un as.

L’aïeule agita la tête.

- Mais c’est que je compte bien y rester. J’en ai plus qu’assez de vivre toute seule. Je veux retrouver mon mari. Là-haut. Au Paradis.


- Vous croyez qu’il y a un Paradis ?


- Bien sûr. Ce serait trop affreux si tout s’arrêtait avec cette vie. Il y a forcément un « après » quelque part. J’y retrouverai mon André, là ou dans une autre vie, ça m’est égal. On s’aimait tellement et depuis si longtemps !


- Ne parlez pas comme ça. Le docteur Leveau va vous le soigner, votre petit bobo.

Je me récriai avec d’autant moins de conviction que j’avais plusieurs fois été témoin de l’incompétence de ce praticien.
Elle me fixa avec des yeux de chien fidèle aimant.

- Et alors je devrais retourner vivre toute seule avec mes souvenirs dans mon trop grand appartement… Quelle horreur !


- Mais la vie, c’est quand même…


- Un fichu passage, hein ? Sans amour, la vie, c’est vraiment une vallée de larmes.


- Mais il n’y a pas que l’amour, il y a aussi…

- Il y a quoi ? Les fleurs, les petits oiseaux ? Quelles sottises ! Moi, dans ma vie, il n’y a eu qu’André et je n’ai vécu que pour lui. Alors, cette histoire à ma vessie, quelle chance !


- Vous n’avez pas d’enfants ? Demandai-je.


- Si. Ils attendent l’héritage en trépignant. Après l’opération, ils vous téléphoneront sûrement, docteur, pour savoir s’ils peuvent commander immédiatement leur nouvelle voiture ou s’ils seront obligés d’attendre encore un peu.

Nos regards se croisèrent. D’eux-mêmes, les mots se formèrent sur mes lèvres.

- Est-ce que vous savez comment dessiner un cercle et son point central sans lever son stylo ?

Elle pouffa.

- Quelle question ! On apprend tous ça à la maternelle.

Sur un mouchoir en papier usagé, elle me montra comment procéder. Je m’extasiai. C’était si évident qu’il était naturel que je n’y aie pas pensé.
La petite vieille m’adressa un clin d’œil amusé. Elle était du genre à comprendre combien je pouvais attacher d’importance à ce genre de vétilles.

- Il suffisait d’y penser, dit-elle.

Ayant enfin compris, je songeai que Raoul était vraiment un génie. Un génie capable de faire un cercle et son centre sans lever le stylo pouvait peut-être narguer la mort…
Là-dessus, deux solides aides-soignants antillais entrèrent en poussant un chariot d’instruments suivis par le chirurgien guilleret.
Cinq heures plus tard, elle était passée de vie à trépas. Leveau jeta méchamment ses gants transparents caoutchoutés. Il pesta. La faute au matériel vétuste, à la malade qui avait trop attendu, la faute à pas de chance…

- Et si on allait boire une bière ? me proposa-t-il.

Le téléphone sonna. Comme prévu, c’étaient les enfants de la petite vieille. Je leur raccrochai au nez. Ma main fouillait déjà ma poche en quête de la carte de visite de Raoul.

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