Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 298 – LE TEMPS DE L’OUBLI

samedi 31 janvier 2015

298 – LE TEMPS DE L’OUBLI

De nouveau je vole vers le Paradis en compagnie de mes amis. Mais cette fois, nos cordons ombilicaux sont coupés et nous savons que, pour cette existence-ci, ce sera le dernier voyage.
Rose, Amandine et moi avons péri dans nos appartements du thanatodrome des Buttes-Chaumont, victimes d’un Bœing fou. Villain a trébuché chez lui dans sa cuisine et heurté de plein fouet l’angle aigu de sa machine à laver la vaisselle. Nous avons tous décollé à la même seconde. Sans appareils, sans uniformes, sans trônes, sans presser de poire. Sans égrener nos fameux « six… cinq… quatre… trois… deux… un. Décollage ».
Nous ne sommes plus des thanatonautes. Nous sommes des défunts du jour, contents quand même d’être ensemble pour cet ultime périple.
Nous traversons à toute allure le système solaire et sa périphérie. Nous planons presque avant de filer vers le centre de la galaxie.
Nous n’éprouvons plus aucune appréhension aux portes de la mort. Sur le Continent Ultime, nous sommes désormais chez nous. Nous y avons si souvent excursionné, comme d’autres à Palavas-les-Flots ou à Trou ville.
Je ne prête pas attention aux clins d’œil de la femme en satin blanc au masque de squelette. Il y a longtemps que je ne redoute plus ses orbites vides et son rictus édenté.
Nous passons par toutes les couleurs d’une mort ordinaire. Bleu, noir, rouge, orange, jaune, vert, blanc. Il semble cependant qu’en haut lieu on soit pressé de nous voir. Nous fonçons parmi la foule des trépassés en attente comme si nous étions encore des thanatonautes.
Bientôt, nous débouchons sur la montagne de lumière. Nous ne nous sommes pas trompés. Les archanges sont là à nous attendre. Pour mieux nous parler, ils interrompent le fleuve des trépassés, sans se préoccuper des protestations d’ectoplasmes pressés.
Saint Pierre paraît navré. Comme d’habitude, c’est lui qui se charge des explications. Depuis les temps les plus reculés, il y a toujours eu des thanatonautes pour vouloir explorer le Continent Ultime. Les anges accueillaient leurs rares visiteurs avec gentillesse et leur ont confié volontiers les mystères du Paradis. Au retour, certains ont voulu transmettre ces « révélations » aux autres humains. Abraham.
Jésus, Bouddha, Mahomet, et tant d’autres ont apporté leur témoignage. Ainsi sont nés la Bible, le Livre des morts tibétain, l’Évangile, le Coran, le Tao-tô-king chinois… et tous les livres sacrés du monde.
Les anges avaient fait de ces humains des Grands Initiés et ceux-ci ne s’étaient pas montrés ingrats. Ils avaient cherché à faire profiter de leurs connaissances toutes les générations à venir afin que celles-ci progressent, s’améliorent et avancent plus rapidement vers l’état d’esprit pur. Les Grands Initiés avaient ainsi apporté leur contribution et aux hommes et aux cieux.
Ils avaient cependant entouré leurs « révélations » de mystère, de mysticisme, de symboles hermétiques. Ils les avaient dissimulées sous une chape de légendes et de mythologies étranges. Or nous, qu’avions-nous fait ? Nous avions brisé le secret, nous avions trahi et, du même coup, fourvoyé nos congénères et semé le trouble sur la Terre.
Les anges avaient toujours été bienveillants envers les Grands Initiés car, jusqu’à nous, tous avaient été des sages. Nous, nous avions été des inconscients. Nous avions appris à tous le sens de la vie et le sens de la mort. Nous les avions répandus à tort et à travers. Nous avions convié n’importe qui à nous suivre. Nous avions amené des touristes en pagaille là où le mystère doit rester mystère et le secret, secret.
« Le sage cherche la vérité, l’imbécile l’a déjà trouvée. »
L’archange Gabriel agacé nous parle de notre « œuvre ». Des batailles pour la possession du Paradis, des panneaux publicitaires dans les couloirs de la mort, un Entretien avec un mortel publié dans la grande presse, des karmographes à foison… Ah ! que de désordres ! Il était vraiment grand temps de mettre un terme à nos stupides agissements.

- Très bien, dit Rose. On va redescendre sur Terre et défaire tout ce que nous avons fait !

- Plus la peine, ricane Satan. On n’a plus besoin de vous en bas. Nous y avons mis le temps, mais nous avons finalement décidé de laisser la police des anges intervenir. Regardez ce qui se passe en ce moment.

Un chérubin projette des bulles d’images. Des thanatodromes, grands et petits, officiels et officieux, explosent, frappés par la foudre. Les trônes de décollage gisent désarticulés. Les manuels d’histoire de la thanatonautique se désagrègent en poussière. Le musée de la Mort du Smithsonian Institute de Washington est en flammes, la boutique de ma mère aussi. Les publicités ectoplasmiques se dissolvent sous nos yeux. Un typhon passe sur le bas monde, balayant au passage tout ce qui, de près ou de loin, a trait à la thanatonautique, l’effaçant à jamais de l’esprit des humains. Toute l’œuvre de notre précédente vie retourne au néant.

- Vous avez voulu jouer aux dieux, tonne l’archange Gabriel. Mais les hommes doivent comprendre la vérité par eux-mêmes. Le savoir sacré ne saurait être vulgarisé.

Je m’interroge soudain :

- C’est pour ça que vous avez déjà tué Raoul ?

- Oui. Il était le premier et le plus dangereux d’entre vous.

Le courroux gagne jusqu’à un charmant séraphin.

- Encore un peu et avec votre manie de mettre de la lumière là où doit régner l’obscurité, il y aurait eu des lampadaires et des prostituées sur le chemin de la réincarnation.

Timidement, je tente de nous défendre :

- Nous ne sommes que de simples humains et comme tous les humains nous commettons des erreurs.


- Non, gronde l’archange Michel. Vous êtes de Grands Initiés. Au lieu d’en jouir dans le silence, vous avez étalé le sens de la vie et ainsi annihilé le moteur même de l’existence : la curiosité, l’envie d’apprendre, d’avancer sur le chemin du savoir.


- Mais c’est justement ce que voulait Raoul !


- Et c’est ce qui lui a valu précisément d’être initié. Mais notre savoir ne souffre pas d’être galvaudé. Même les membres des sectes les plus farfelues, même les illuminés d’un jour ont toujours compris qu’ils devaient se tenir cois et ne s’exprimer que par métaphores. Mais vous vous êtes crus plus malins que les autres. Vous vouliez populariser la « mort », vous avez tout gâché…

Les archanges reprennent la litanie de nos fautes.

- Vous avez dessiné et vendu des cartes géographiques du Paradis, annonce d’un air navré l’archange Raphaël.

- Vous avez publié des… manuels touristiques.

- Vous avez élaboré des machines à mourir.

- Vous avez répété nos paroles.

- Vous avez suscité des milliers d’âmes errantes en encourageant le suicide.

- Vous nous regardez sans terreur.

- Vous nous manquez de respect.

- Vous nous considérez comme vos serviteurs et non comme des maîtres.

Les trépassés en attente de jugement cessent de s’impatienter pour s’intéresser à la scène. Depuis tout le temps qu’ils sont ici, ils n’ont encore jamais vu les archanges perdre leur imperturbabilité pour s’exciter ainsi contre de pauvres ectoplasmes.

- Traîtres, vous n’êtes que des traîtres !

Une question me tracasse depuis le début de ces réprimandes. J’interromps pour la poser.

- D’accord, mais dans ce cas, pourquoi nous avez-vous laissés faire ?

Quelques anges affichent une expression sardonique. Peut-être sont-ce là les « policiers célestes » qui sont intervenus contre nous. Apparemment, ceux-là souhaitaient nous mettre hors d’état de nuire dès le début. Ce sont les autres, ceux qui s’énervent maintenant, qui nous ont autorisés à continuer.
L’archange Gabriel n’en mène pas large.

- Nous voulions savoir jusqu’où vous oseriez aller.


- Nous aussi, nous éprouvons parfois de la curiosité à l’égard des humains, ajoute l’archange Michel, honteux. Ils ont parfois l’esprit si tortueux… Pour le père de Raoul, il y avait déjà eu des conciliabules. Avec sa thèse La Mort cette inconnue, il avait dépassé les bornes. Sa publication aurait levé trop de voiles.

Ensuite, quand son fils a pris la relève, nous nous sommes demandé que faire de ces thanatonautes qui considéraient la découverte de la mort comme un sport. Il y avait les curieux comme moi, donc partisans du oui. En face, il y avait les partisans du non et la « police céleste » qui ne cessaient de tirer la sonnette d’alarme. Cependant, en haut, dans leur majorité, les soixante-douze anges blancs principaux et leurs soixante-douze doubles noirs estimaient qu’il fallait attendre et voir. Ils ont conseillé aux anges d’en bas, notre police, de ne pas s’affoler. La thanatonautique, pensions-nous, s’autodétruirait d’elle-même. Des humains ordinaires seraient incapables de se concentrer suffisamment pour mener à bien une expérience aussi cruciale. Mais vous n’étiez pas des humains ordinaires. Vous êtes arrivés jusqu’à nous et méritiez ainsi de devenir de Grands Initiés. Seulement après, vous avez provoqué trop de dommages. Ah ! Ces agences de voyages ectoplasmiques… Même avec la meilleure volonté, les anges ne pouvaient plus tolérer pareilles incursions dans leur monde secret. Pas plus que des hommes affirmant : « Je sais tout. » Vous auriez dû méditer l’allégorie biblique d’Adam et la pomme de la connaissance. Il ne faut jamais atteindre la connaissance absolue, seulement tendre vers elle…

- En ce qui vous concerne, en tout cas, la plaisanterie est terminée, tranche l’archange Raphaël. La thanatonautique est morte en même temps que vous.

- Mais c’est trop tard, se lamente Rose. Trop de gens ont lu nos ouvrages. Le souci du karma est entré dans les mœurs de tous.

L’archange Gabriel l’interrompt d’un geste dédaigneux.

- Vous commettez de nouveau le péché de douter de notre puissance, nous qui avons déjà envoyé un Déluge noyant tous les péchés de l’humanité. Après toutes ces images que nous vous avons montrées, vous nous estimez toujours incapables d’implanter l’oubli dans les mémoires ? Dans toutes les mémoires ?

- Nul ne se souviendra de votre action, déclara saint Pierre. Vous ne serez plus qu’une autre de ces vagues légendes auxquelles personne ne croit vraiment, comme le monstre du Loch Ness, le yéti de l’Himalaya ou le triangle des Bermudes. Des mythes évoqueront sans doute les thanatonautes mais vous m’entendez : personne ne s’imaginera que la thanatonautique a réellement existé. Je vous en fais le serment solennel. Elle ne sera plus qu’une arrière-pensée dans l’esprit de gens particulièrement sensibles.


- Et Stefania ? Demandé-je.


- Stefania oubliera aussi. Mais, contrairement à vous, elle sera épargnée car elle a tenté de poursuivre l’œuvre de Satan en des temps où, avec tous ces mièvres, ces gentils et ces superstitieux, il avait vraiment besoin d’un coup de main. Satan acquiesce, content. Les mères s’angoissent :


- Et Freddy junior ?


- Et Pimprenelle ?


- Ils oublieront aussi. Ne redoutez rien pour eux. Ils ne seront pas châtiés pour les péchés de leurs parents.

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