Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 275 – LA VOLEUSE D’AMES

samedi 31 janvier 2015

275 – LA VOLEUSE D’AMES

Ce furent les cris de Freddy junior qui nous rameutèrent, Rose et moi, devant la télévision. Le dessin animé portoricain qu’il suivait attentivement s’était soudain interrompu. Des bandes blanches et noires zigzaguaient sur le petit écran.

- Papa, y a une panne.

Ce n’était pas une panne. Les zébrures laissaient déjà la place à l’image de Stefania.

- Elle est parvenue à pirater la cinquante-troisième chaîne, la plus populaire et à l’heure de la plus grande écoute ! s’exclama Rose, très admirative.

Nous fîmes taire notre fils, indigné d’être privé de son émission favorite, et j’augmentai le son pour mieux entendre les paroles de notre amie.
Quelque part dans une forêt, juchée sur un monticule herbeux, Stefania haranguait une petite foule. Gros plan sur son visage autrefois si joyeux et à présent tendu.

- Merci à tous d’être venus, disait-elle. Je sais quel courage il faut pour promettre de s’adonner au mal au risque de souiller son karma. Mais c’est pour le bien de l’humanité tout entière que nous agissons.

Rumeur d’approbation. Travelling sur des garçons en débardeur noir aux muscles tatoués et des filles aux longs cheveux pendants sur leurs jeans déchirés. En même temps qu’à des millions de téléspectateurs, Stefania s’adressait à ses fidèles.
« Le monde n’est par lui-même ni bon ni mauvais. La nature, Dieu, ou quelque principe que ce soit à qui nous attribuons la direction de notre existence, n’apportent ni récompense ni châtiment. À nous de tirer leçon de nos expériences. Il n’est qu’une seule faute : l’ignorance.
« Toute l’histoire de l’humanité est pleine d’abominations et d’atrocités. À nous encore d’en tirer les leçons. Un enseignement reçu dans la douleur est toujours plus efficace qu’une leçon apprise dans la joie.
« Or, je peux vous l’assurer, à l’heure du jugement dernier vous revivrez tous les plaisirs et toutes les souffrances que vous avez procurés à votre prochain. Toutes vos expériences. Car la Terre est lieu d’expériences. Toutes vos actions ici-bas, vous en saisirez l’importance au moment de votre mort. En réalité, je vous l’affirme, lorsque les archanges vous indiqueront la portée des plus blâmables de vos actes, ils ne réagiront ni par la colère ni par l’indignation. Ils se moqueront juste de votre sottise.
« Le but d’une existence n’est pas la bonté. Le but d’une existence est la réalisation de soi-même. Le but d’une existence n’est pas d’être gentil, mais d’être sans cesse conscient. Le but d’une existence est d’abolir l’ignorance.
« En Italie, durant les trente ans de règne des Borgia, le pays a connu la guerre, la terreur, le meurtre, l’empoisonnement et a produit Léonard de Vinci, Michel-Ange et tout le courant spirituel de la Renaissance. En Suisse, ils ont l’amour fraternel, cinq siècles de paix et de démocratie, et qu’est-ce qu’ils ont produit ? Des montres pour pouvoir mesurer précisément le temps de leur ennui sans fin.
« Depuis la nuit des temps, le Bien lutte contre le Mal, le Beau contre le Laid, le Vrai contre le Faux, le Yang contre le Yin, et c’est de cette confrontation constante qu’ont toujours jailli le savoir et le progrès car les uns ne sont jamais allés sans les autres.

« Or, avec la connaissance du Continent Ultime, avec cette tendance si humaine de toujours vouloir tout simplifier, les gens ont ramené le but de l’existence à une seule et unique exigence : la bonté ! Quelle erreur ! En vérité, je vous l’affirme, le Mal est indispensable à l’équilibre des choses ici-bas.
Une cinquantaine de filles et de garçons, plus patibulaires les uns que les autres, scandèrent autour d’elle :

- Nous ramènerons le Mal ! Nous ramènerons le Mal !


- Merci, mes amis. Merci. Dans une première tentative de ramener l’humanité à une juste vision de la réalité, nous avons déjà envoyé dans l’au-delà un groupe de touristes grecs, thanatonautes de circonstance, qui n’avaient que faire au Paradis. Ce n’est qu’un début, nous continuerons notre combat. En vérité, je vous l’affirme, nous ne nous arrêterons pas là.

Les yeux noirs de Stefania lançaient des éclairs. Elle était comme transfigurée dans sa volonté de convaincre de la justesse de sa cause.
Un barbu hirsute bondit à côté d’elle.

- Par la menace et la violence, nous terroriserons les thanatonautes. Nous obtiendrons la fermeture des thanatodromes. Quiconque se livrera à un décollage sera d’avance par nous condamné à mort. Dernier avertissement, les touristes de la mort !

Rires et applaudissements. Vrombissements de motos.
Une punkette au regard cerné de khôl et à la bouche écarlate cria, dominant le tumulte :

- Il n’y a pas que les thanatodromes ! Le Mal doit être partout ! Et il faut en finir avec la mièvrerie ambiante ! Pour cela, il est des actions très simples !


- Qu’est-ce que tu proposes ? demanda une voix éraillée.


- Pourquoi ne pas relancer le hard rock ? On n’entend plus que de la musique classique ou planante dans les magasins et sur toutes les radios. Y en a vraiment marre. Je veux des concerts rock du tonnerre !


- Du rock, du rock ! scandèrent les militants du Mal.


- Vous en voulez ? J’en ai.

La caméra se porta sur l’amateur de rock. Grimpé sur sa moto, cigarette aux lèvres, un type mal rasé, bandana au front, brandissait comme une relique une cassette. Dessus était inscrit le nom d’un groupe, AC/DC, et un titre, très vieux bien que prometteur, Highway to Hell. Sa monture était nantie d’un lecteur de cassettes. Il y glissa celle que tous autour de lui contemplaient avec envie.
Il augmenta le volume au maximum et l’air s’emplit de sons de plus en plus violents.
Tous se trémoussèrent aussitôt dans une sorte de barbare danse tribale, entourant Stefania leur chef et imitant ses mouvements lascifs.
Une même excitation les gagnait. À eux seuls, ils réveilleraient le monde.

- Si nous existons, c’est que Dieu le veut ! cria Stefania.

- Si nous tuons, c’est que Dieu le veut ! hurla le barbu.

- Si nous aimons le hard rock, c’est que Dieu le veut ! s’exclama la punkette.

- Dieu est le bien mais Dieu est aussi le mal, car Dieu est tout, reprit Stefania, essoufflée. Là-haut, j’ai croisé Satan et, en réalité, je vous l’affirme, c’est quelqu’un de très respectable ! Arrête la musique, Billy Jœ.

Le motard obtempéra immédiatement. Aucun danseur, et pourtant ils étaient tous en extase, pareils à des derviches tourneurs, ne protesta. Apparemment, Stefania était vénérée dans son clan d’adorateurs du Mal et on lui obéissait au doigt et à l’œil.

- Il n’y a pas que le hard rock à avoir disparu. Il y a aussi l’alcool. Les gens n’osent plus boire car ils redoutent de mal se comporter sous l’effet de l’alcool. Toutes les distilleries ont pratiquement disparu de la surface de la Terre. Ouvrons-en de clandestines et répandons les bouteilles partout.

Je songeai in petto qu’elle aurait dû voir de temps en temps son ancien mari. En voilà un au moins qui n’avait pas renoncé ! Et visiblement, des bouteilles, il savait où en dégoter.
Les promoteurs du Mal n’en trouvèrent pas moins l’idée excellente. Généraliser l’ivrognerie, c’était une idée qui leur bottait. L’alcoolisme, cela promettait des hommes qui roueraient de coups femmes et enfants, des automobilistes saouls écraseurs de braves gens et pourquoi pas des viols, toutes pulsions libérées ! Une excellente pierre dans le jardin de la gentillesse !

- Ouais. Bravo l’alcool !

- Et après l’alcool, il y a encore…

- La drogue, suggéra Billy Jœ, qui apparemment comprenait vite.

- La drogue ! approuva Stefania. Recréons des réseaux de dealers. Il doit bien y en avoir encore quelques stocks dans les banlieues. Il suffira de demander poliment aux anciens caïds. Ils nous fileront de la coke sans problèmes tellement ils seront sûrs de commettre une bonne action en venant en aide à des camés en manque.

Les sons d’AC/DC retentirent de nouveau en arrière-fond violent avant que Stefania ne résume :

- Mes amis, vous savez tous maintenant ce que vous avez à faire : recruter de nouveaux adeptes, assassiner des thanatonautes, répandre l’alcool et les stupéfiants. Ensemble, en vérité je vous l’affirme, nous parviendrons à réinstaurer l’équilibre sacré entre le Bien et le Mal.

Puis, fixant droit la caméra et s’adressant à son audience cathodique, elle conclut calmement :

- Le Mal vient de renaître. Tous, tremblez ou venez nous rejoindre !

Une sorte de brouillard envahit le petit écran puis Freddy junior put reprendre le cours de son dessin animé.

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