Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 262 – KARMOGRAPHE

samedi 31 janvier 2015

262 – KARMOGRAPHE

La thanatonautique devenait vraiment un sport de masse. C’était fou, le nombre de gens qui s’élançaient là-haut pour avoir un avant-goût de leur dernier voyage. La mort, après tout, c’est vrai, concerne tout le monde.
Vu les encombrements dans l’espace, les décédés du jour étaient obligés de se frayer tant bien que mal leur chemin entre des « touristes » aux cordons ombilicaux intacts, friands de sensations inédites.
Les Japonais fournissaient le gros des troupes. Pour eux, la thanatonautique était une façon de rechercher leurs ancêtres auxquels ils vouent un culte inébranlable. Pas étonnant alors qu’une société nippone ait été la première à mettre au point des « objets ectoplasmiques ». Des méditants zen se chargèrent de les projeter dans le Paradis en se servant de la puissance de leur pensée1.
De grandes marques imaginèrent aussitôt de se lancer dans le marketing ectoplasmique. En 2068, défunts et thanatonautes eurent pour la première fois l’attention attirée par une affiche apposée sur la route de la réincarnation. Une publicité pour Coca-Cola : « Avec Coca-Cola, rafraîchissez votre âme. »
Des sociétés d’assurances emboîtèrent le pas à la firme d’Atlanta. « Vous êtes ici ? Vous avez donc commis une imprudence. Ne la répétez pas. Dès votre prochaine réincarnation, adressez-vous aux Assurances générales londoniennes. AGL, la sécurité dans toutes les existences ! »

Les réclames se limitèrent d’abord à la corolle externe mais, bientôt, on en installa devant puis derrière le premier mur comatique.
Des agences spécialisées virent le jour. Elles s’approprièrent sans rien demander à personne les surfaces et les emplacements que nous avions dessinés sur nos cartes. Des moines se recyclèrent et, se concentrant par la prière, projetèrent précisément dans la zone désirée les messages destinés à être lus sur le Continent Ultime.
Les tarifs variaient selon les superficies. Les formats allaient de 1 m sur 2 à 10 m sur 20. Au ciel, il n’y a pas de restrictions, tout dépend de l’énergie du support médiumnique.
Les clients ne manquaient pas. En vrac, après Coca-Cola et les AGL, des tour-operators pour voyages ectoplasmiques (« Avec Airmort, aller-retour garanti »), des couches-culottes (« À l’aise dans votre future peau de nouveau-né avec Impermeablex, les couches-culottes qui relient les exvieillards incontinents aux futurs bébés incontinents qu’ils redeviendront »), des produits laitiers (« Grâce aux yaourts Transit, partez sans lourdeurs vers les paradis naturels »), des literies (« Matelas Somnis, le secret des méditations réussies »), les fauteuils de décollage de mon frère Conrad (« Trônes Empereur : des catapultes vers l’au-delà, tous les morts en restent baba »), des groupes de rock (« la musique de Dead-Stroy, même les anges en raffolent »), et jusqu’à des alcools (« Lucillius, l’apéritif si fruité qu’on aimerait trinquer avec les séraphins »).
Certains médiums particulièrement doués parvenaient même à rendre clignotants leurs messages publicitaires. En arrivant dans le trou noir du Paradis, on avait désormais l’impression de se retrouver aux abords d’un grand supermarché. Quoi qu’en pense Raoul, le Continent Ultime était à présent vendu aux marchands du Temple.
L’ONU imposa toutefois un comité d’éthique international pour mettre un terme aux abus. Interdite, la publicité pour un médicament réactivateur de mémoire (« Avec Memorix, vous vous seriez souvenu de toutes vos sottises ») aux abords de la zone noire des mauvais souvenirs. Pas de réclames pour des poupées gonflables dans la zone rouge des fantasmes, ni pour des montres dans le pays de la patience, ni pour des encyclopédies dans la zone du savoir, pas plus que pour une galerie d’art dans la beauté absolue. Il ne fallait quand même pas exagérer !
Aux étals des libraires, les ouvrages ad hoc s’accumulaient : La Mort et ses formalités, Paradis, terre de contrastes, Mourir et puis après ?, Manuel de savoir-vivre à l’usage des rencontres avec les autres défunts, ses ancêtres et les anges, La Route de la réincarnation : plan complet et conseils pour ne pas s’égarer, Quelques exemples de chorégraphie ectoplasmique.
Sur terre, tout devenait simple et limpide. Le commerce marchait, les gens s’aimaient, la pauvreté disparaissait.
Plus de religions. Plus de vieilles haines séculaires entre peuples. Le monde entier s’était rangé sous la bannière des bonnes actions.
Où étaient passés les cyniques, les ironiques, les moqueurs ? Même l’humour n’était plus de mise. L’humour se fonde sur la dérision et les excursions au continent des morts avaient prouvé que rien n’était dérisoire, que toute chose, tout comportement, même le plus anodin, avait son prix, que tout était observé et comptabilisé en haut lieu.
Autre problème : le fatalisme total qui s’emparait des populations. « À quoi bon entreprendre quoi que ce soit, se disaient les gens, de toute façon mes vies antérieures ont déjà défini mon karma, je ne fais que vivre sur un acquis de plusieurs milliers d’années. Pourquoi accomplir des efforts inutiles, si ma destinée est déjà écrite là-haut, au Paradis ? » Du coup, la paresse gagnait l’humanité en même temps que la gentillesse. Et pourquoi se donner du mal quand il suffisait d’entrer dans une boutique ou chez des particuliers pour se servir à loisir ?
Sans motivations matérielles, qu’est-ce qui pouvait inciter les gens à se lancer dans des entreprises ou à imaginer de nouveaux projets ?
J’avais toujours été en proie au doute quant aux révélations sur le Continent Ultime. Mon malaise s’accentua encore quand, un jour, j’assistai à une scène étrange. Un enfant traversait la rue quand surgit une voiture de sport. À la vitesse où il roulait, jamais le conducteur ne pourrait freiner à temps. Songeant à mon premier accident, je me précipitai : « Attention ! » Le gosse s’arrêta, me regarda, considéra le bolide qui s’approchait, et énonça posément :

- Bah ! Si c’est là mon destin, rien ne peut l’arrêter.

Et il resta là, les bras ballants, à attendre d’être écrasé sans se rendre compte que mon avertissement faisait également partie de son destin ! Je bondis donc et le sauvai juste à temps.

- Petit crétin, tu as failli crever bêtement !

Il me toisa avec suffisance.

- Pas du tout, puisque j’étais voué à être sauvé par toi. Aujourd’hui, en tout cas…

Il repartit en gambadant comme s’il avait envie de se faire tuer plus loin, rien que pour me jouer un mauvais tour !


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