Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 260 – VISITE AU MUSÉE

samedi 31 janvier 2015

260 – VISITE AU MUSÉE

La vie continua, même sans Stefania.
Rose et moi décidâmes de profiter du week-end de la Pentecôte pour emmener Freddy junior à Washington visiter le fameux Smithsonian Muséum où étaient conservées toutes les reliques de notre aventure. Le déplacement valait la peine. Dans cette imposante structure de béton, nous redécouvrîmes notre premier fauteuil de décollage, nous lûmes avec émotion la liste des premiers volontaires sacrifiés sur l’autel de la thanatonautique, nous nous attardâmes devant nos propres reproductions, personnages de cire mimant les activités quotidiennes des thanatonautes.
Personnellement, je me trouvais peu ressemblant avec ce rictus bizarre et cette grosse seringue à la main. Amandine, façon starlette, était beaucoup plus réussie, avec son fourreau noir moulant.
Dans un coin, l’enveloppe charnelle de Rajiv Bintou, le thanatonaute indien qui s’était attardé dans le monde des plaisirs, était toujours sous perfusion. Si l’envie lui prenait un jour de revenir, son corps restait à sa disposition, conservé dans ce congélateur transparent. À côté, une pancarte précisait en tout cas que son cordon ombilical était encore intact.
Il y avait aussi une maquette du blockhaus de Bresson, avec une notice narrant sa triste aventure. Des marionnettes s’envolaient selon les différentes figures thanatochorégraphiques composées par le rabbin Meyer pour les décollages en groupe. Une gigantesque fresque de trente mètres de long sur dix de large rappelait assez fidèlement la bataille du Paradis. En appuyant sur un bouton, on déclenchait même la sonorisation des combats, des « oh », des « prends ça, crapule », des « sales chiens d’Infidèles », des « attention, je meurs », ainsi que des bruits de coups et un son de tissu déchiré censé reproduire le bruit produit par les cordons ombilicaux lorsqu’ils claquent. En fait, cette mise en scène était stupide, car les ectoplasmes, même thanatonautes, ne produisent aucun bruit et, même s’ils en faisaient, ils ne retransmettraient pas dans le vide intergalactique.
Le Smithsonian Muséum était immense. Partout alentour, des distributeurs automatiques judicieusement placés donnaient aux visiteurs une impression de Paradis tout en leur permettant de se gaver de pop-corn, de hot-dogs et de rafraîchissements glacés. Les Américains font toujours bien les choses.
Au centre de la galerie principale, une sculpture montrait Félix Kerboz serrant la main à travers les siècles à Christophe Colomb. Inutile de dire que le grand éphèbe souriant statufié là n’avait rien à voir avec la brute épaisse que nous avions connue.
J’imaginais assez bien dans l’avenir son nouveau profil grec sur des pièces de monnaie associé à notre devise : « Tout droit, toujours tout droit vers l’inconnu ! »
Moi je préférais notre ancienne devise : « Tous ensemble contre les imbéciles ! » Toujours d’actualité.
Amusante, la récréation de l’interview de l’ectoplasme Donahue. Trois vieux automates de cire aux grandes barbes blanches étaient juchés sur un promontoire translucide en Plexiglas éclairé par des néons (la montagne de lumière du Jugement dernier, sans doute) et, de leur bouche animée, ils répétaient inlassablement : « Ici seront pesées toutes les bonnes et les mauvaises actions de ton existence passée. » Il y avait plus loin un détecteur d’envol ectoplasmique (invention de Rose, ma femme), une grande antenne parabolique, un écran avec de fausses taches vertes. À se croire aux Buttes-Chaumont !
Pour parachever l’exposition, les responsables du musée avaient conçu une superbe maquette en relief censée représenter le Paradis. Un cône de carton-pâte de trente mètres de haut dans sa partie évasée se prolongeait d’un couloir qui allait en rétrécissant pour finir sur un diamètre de deux mètres. Il suffisait de s’avancer sur un tapis roulant pour y pénétrer et glisser lentement au travers des corridors aux couleurs changeantes. Chaque franchissement d’un mur comatique était symbolisé par un rideau dont les épaisses franges de plastique empêchaient de voir ce qu’il y avait derrière.
À chaque Moch de plastique traversé, on entendait un bruit de succion puis on se retrouvait dans le territoire noir, rouge, orange, etc. Autour de nous, s’illuminaient au fur et à mesure des diapositives illustrant nos récits du continent des morts. Quelque part, une voix off commentait : « Contemplez ici quelques exemples des démons que crurent apercevoir les premiers thanatonautes quand ils passèrent Moch 1. » Des images sataniques ne rappelaient en rien notre copain le vrai Satan.
En ce qui concerne la zone des plaisirs, les organisateurs n’avaient pas voulu choquer les enfants. Quelques personnages se contentaient de baisers sur la bouche. Pour le territoire de la patience, le tapis roulant ralentissait si brusquement que d’aucuns croyaient à une panne. Dans la zone du savoir, la voix off débitait des informations du genre théorème de Pythagore, a2 + b2 = c2. Un vrai petit cours de rattrapage à l’usage des élèves des écoles. En guise de summum de beauté, quelques papillons rachitiques voisinaient avec des dauphins rieurs.
Les familles photographiaient à tour de bras et s’esbaudissaient du moindre commentaire.

- Si tu es bien sage, un jour, toi aussi tu visiteras le Paradis, assurait un papa à son bambin.

Je me gardais bien de dire des choses pareilles à Freddy junior !
Au bout du tapis roulant, tout simplement la sortie. Après l’enfermement plusieurs heures dans le musée, la clarté du jour faisait fonction de territoire blanc ! Merci. Pas de meilleure récompense pour des visiteurs un peu las. Dans une vaste salle, se côtoyaient des cafétérias où il faisait bon s’asseoir et se reposer un peu et des magasins de souvenirs encore mieux approvisionnés que celui de ma mère : tee-shirts, faux trônes de décollage, maquettes de démons, maquettes d’anges, livres d’images angéliques ou diaboliques, plateaux-repas pour décollages faciles.
Freddy junior se régala de barbe à papa et réclama plusieurs porte-clefs aux noms d’anges qui manquaient encore à sa collection. Pour ma part, j’hésitai devant une cassette vidéo en images de synthèse promettant de faire connaître « comme en vrai » toutes les sensations d’un envol thanatonautique.
J’y renonçai. Finalement, tout ce déballage m’écœurait un peu. Nous abrégeâmes notre séjour outre-Atlantique.

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