Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 26 – SÉPARATION

samedi 24 janvier 2015

26 – SÉPARATION

Peu après notre escapade à l’hôpital Saint-Louis, la mère de Raoul déménagea en province et de longues années s’écoulèrent avant que nous nous rencontrions à nouveau.
Mon père mourut la même année d’un cancer du poumon. Les cigares à dix francs ne l’avaient pas raté. Épinards, brocolis et anchois, je déversai un torrent de larmes à son enterrement mais nul ne parut s’en soucier.
Sitôt rentrée des funérailles, ma mère se transforma en une mégère tyrannique. Elle commença à vouloir se mêler de tout, à tout vouloir surveiller et régenter dans ma vie. Sans se gêner, elle fouillait dans mes affaires et découvrit ainsi mon journal intime que je croyais pourtant bien caché sous mon matelas. Elle entreprit aussitôt d’en lire à haute voix les meilleurs passages devant mon frère Conrad, enchanté de cette humiliation suprême.


Je mis du temps à me remettre de cette blessure. Mon journal avait toujours été pour moi comme un ami à qui je me confiais sans craindre d’être jugé. Ce n’était peut-être pas de sa faute mais cet ami, maintenant, il m’avait bel et bien trahi.
Conrad commenta, toujours malin :

- Tiens, je ne savais pas que tu en pinçais pour cette mijaurée de Béatrice. Elle est franchement moche avec ses couettes et tous ses boutons sur la tronche. T’es vraiment vicieux.

Je tentai de faire bonne figure mais ma mère savait pertinemment qu’elle venait de me priver d’un allié. Elle ne voulait pas que j’aie des amis. Pas même des objets amis. Elle considérait qu’elle suffisait à satisfaire tous mes besoins de communication avec l’extérieur.

- Raconte-moi tout, me dit-elle. Moi, je saurai garder tous tes secrets, rester muette comme une tombe. Ton cahier, n’importe qui aurait pu le trouver. Heureusement encore qu’il n’est pas tombé dans des mains étrangères !

Je préférai éviter la polémique. Je ne rétorquai donc pas qu’à part les siennes, nulles mains étrangères ne se seraient crues autorisées à fouiner sous mon lit.
Impossible de surcroît de me venger des ricanements de Conrad en exhibant son journal intime à lui. Il n’en tenait pas. Il n’en avait pas besoin. Il n’avait rien à dire à quiconque et pas plus à lui-même. Il était heureux comme ça, à traverser la vie sans même essayer de la comprendre.
Ayant perdu mon confident, l’absence de Raoul devint encore plus pesante. Personne d’autre, au lycée, ne portait le moindre intérêt à la mythologie antique. Pour mes camarades de classe, le mot « mort » ne possédait pas la moindre magie et, quand je leur parlais de cadavres, ils avaient tendance à se tapoter le front de la main. « Tu gno-gnottes de la touffe, mon vieux, va te faire psychanalyser chez les Grecs ! »

- T’es encore jeune pour t’obnubiler sur la mort, me sermonna Béatrice. Attends soixante ans. C’est trop tôt, maintenant.

Je lui répondis du tac au tac :

- Bon, alors parlons de l’amour ! Ça, c’est un sujet qui convient aux jeunes, non ?

Elle recula, horrifiée. Je tentai de l’amadouer :

- Mais je ne demande pas mieux que de me marier avec toi…

Elle s’enfuit en courant. Elle clama ensuite à tous les échos que je n’étais qu’un obsédé sexuel et que j’avais même tenté de la violer. En plus, j’étais sûrement un meurtrier-criminel-assassin-multirécidiviste, sinon pourquoi je m’intéresserais tant à la mort et aux cadavres ?
Plus de journal confident, plus d’ami, pas de petite amie, aucun atome crochu avec ma famille, la vie paraissait bien fade. Raoul ne m’écrivait pas. J’étais vraiment seul sur cette planète.
Heureusement, il me restait les livres. Raoul ne m’avait pas trompé en disant que les livres, eux, étaient des amis qui ne trahissaient jamais. Les livres connaissaient les mythologies antiques. Ils n’avaient pas peur de parler de mort ou d’amour.
Mais chaque fois que mes yeux lisaient le mot « mort », je repensais à Raoul. Je savais que la mort de son père avait provoqué chez lui cette obsession. Il voulait savoir ce qu’il aurait pu lui dire avant de mourir. Le mien de père m’avait tout dit de son vivant : « Ne fais pas de bêtises », « Tiens-toi droit, voilà ta mère », « Méfie-toi de ceux qui prétendent te vouloir du bien », « Prends exemple sur Conrad », « Tu ne peux donc pas manger proprement ? Les serviettes ne sont pas faites pour les chiens », « Continue comme ça et tu vas t’en prendre une », « Passe-moi ma boîte de cigares », « Mets pas tes doigts dans le nez », « Ne te cure pas les dents avec les tickets de métro », « Cache bien ton argent », « Qu’est-ce que t’as à encore lire un livre ? Tu ferais mieux d’aider ta mère à débarrasser la table ». Le parfait héritage spirituel. Merci, papa.
Raoul avait quand même tort de se polariser sur la mort. La mort, pas besoin d’être savant pour le comprendre : c’était tout simplement la fin de la vie. Point à la ligne. Comme un film qui s’arrête quand on éteint la télévision…
Le soir, je rêvais pourtant encore souvent que je m’envolais et, là-haut, je croisais toujours la dame en satin blanc au masque de squelette. Ce cauchemar-là, je ne l’avais pas inscrit dans mon cahier.

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