Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 250 – ÇA SE COMPLIQUE

samedi 31 janvier 2015

250 – ÇA SE COMPLIQUE

La vie n’était qu’un passage. Bon gré mal gré, au fur et à mesure que la connaissance du Continent Ultime se répandait ici-bas, l’idée faisait son chemin parmi les populations humaines. Il y avait d’autres vies avant, il y en aurait d’autres après, l’âme survivait au corps. Si le Paradis n’était pas palpable, il n’en possédait pas moins sa place géographiquement précise dans l’Univers : le trou noir situé au centre de notre galaxie. À peu près tout un chacun savait maintenant qu’il y avait un continent « spatial » formé de sept ciels et que, dans le dernier, résidaient des anges, capables de résoudre tous les problèmes.
Le premier à pâtir de ces révélations fut notre président Lucinder.
On n’était plus qu’à un mois des élections quand un de ses rivaux, un certain Richard Picpus, affirma être monté au Paradis et y avoir appris d’un ange qu’il était la réincarnation de Jules César.

- Quel ange ? exigea de savoir Lucinder au cours d’un débat public.


- Mumiah, celui qui aide à la réussite de nos entreprises, bien sûr, rétorqua l’autre sans se démonter.

Lucinder, pour qui Jules César constituait un modèle et qui connaissait donc sa vie par cœur, chercha vainement à le piéger. Devant les journalistes ébahis, Picpus décrivit en détail le forum de la Rome antique et les problèmes de santé du vainqueur de Vercingétorix. Même Lucinder en fut abasourdi.
Mythomanie, ou mémoire encyclopédique, après Picpus-Jules César, se portèrent candidats Robert Mollin qui assurait réincarner Napoléon Bonaparte et Philippe Pilou qui jurait être Alexandre le Grand. Mais nous savions les anges peu bavards et doutions de la véracité des affirmations de cette pléthore de nouveaux prétendants.
Lucinder pouvait se prévaloir d’être le premier chef d’État à avoir défloré le Paradis, César, Napoléon et Alexandre n’en avaient pas moins bâti de prestigieux empires. Chacun s’affirmait apte non seulement à redonner à la France un rayonnement international mais aussi à conquérir définitivement le Continent Ultime.
Quel piège ! Lucinder avait trouvé plus « paradisant » que lui. Il nous réunit aussitôt pour chercher ensemble comment le tirer de là. Si ces pseudo-César, Napoléon et autres Alexandre convainquaient les électeurs, les batailles reprendraient et la galaxie redeviendrait vite incontrôlable !
Ce fut Rose qui suggéra d’avoir recours aux historiens. Après tout, ces hommes illustres n’avaient pas eu des vies exemplaires ! Ç’avaient été des fornicateurs et des tyrans, oui ! Ils avaient dévasté des continents entiers et provoqué des morts innombrables. Nous ressortîmes les vieux dossiers. Jules César et ses guerres civiles sonnèrent le glas de la République romaine, Napoléon fut le fossoyeur de la Révolution française et ses conflits inutiles ensanglantèrent l’Europe, Alexandre le Grand avait des mœurs douteuses et son fameux empire n’avait duré que le temps de sa courte vie…
Des personnages bizarres nous apportèrent un soutien inattendu. Un avatar de Vercingétorix rappela à la télévision comment César n’avait pas hésité à affamer les populations pendant le siège d’Alésia. Pendant une heure, il raconta les horreurs de la guerre gallo-romaine. Or, dans ce conflit, les victimes gauloises avaient été les ancêtres des électeurs d’aujourd’hui.
Une inespérée réincarnation de Joséphine répandit dans la presse féminine des ragots sur les coucheries adultères de l’Empereur. Elle souligna les massacres de la guerre d’Espagne, la débâcle de la campagne de Russie, l’erreur de Waterloo morne plaine.
Alexandre le Grand s’en tira mieux parce qu’il n’y avait que les spécialistes de l’Antiquité à bien connaître les détails scabreux de son existence. Il y eut quand même quelques jolis récits de massacres et d’orgies.
Face à ce déferlement, Lucinder conserva le plus grand silence sur ses vies antérieures. Son présent seul suffirait à plaider en sa faveur, déclara-t-il, et son présent seul déterminerait son avenir. Comme la grande majorité des électeurs n’avait jamais approché d’anges de près ou de loin et était bien incapable de se targuer de quelque existence illustre, on approuva sa discrétion. Son attitude fut d’autant plus appréciée que nul n’ignorait que c’était sur les actes commis dans cette vie-ci qu’on serait jugé plus tard. Il n’y avait pas de quoi se vanter de n’être que Picpus après avoir été César !
N’empêche, Alexandre le Grand et son visage, d’ange plaisaient aux foules. Il était fier, imbu de lui-même, prétentieux, qu’importe il plaisait. Une semaine avant les élections, les sondages lui accordaient 34 % des intentions de vote, nous étions loin derrière avec 24 %. Jules César et Napoléon étaient en queue de peloton avec respectivement 13 et 9 %.

- Il nous faudrait un miracle de dernière minute ! soupira le candidat Lucinder.


- J’ai une idée, murmura rêveusement Amandine.


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