Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 246 – NADINE

samedi 31 janvier 2015

246 – NADINE

Une voix féminine âgée :

- Allô ?

Avais-je composé un autre numéro, dans ma hâte ?

- Pourrais-je parler à Nadine ? dis-je d’un ton mal assuré.

L’heure était tardive. Je perçus une hésitation au bout du fil. Ce devait être sa mère.

- S’il vous plaît ! Implorai-je.


- Je vais la chercher, consentit, avec une pointe de méfiance, la voix éraillée.

Attente. Bruits de pas légers. Une main délicate s’empare de l’appareil. Une bouche s’approche du combiné.

- Allô ? Qui me demande ? interrogea une voix douce et familière depuis au moins trois cents ans de réincarnations.

Aucun doute. C’était Elle.

- Allô !

Silence.

- C’est moi, ânonnai-je.

À l’autre bout du fil, je perçus comme un sanglot. Un sanglot de joie. Ensemble, d’une voix entrecoupée de pleurs, nous commençâmes à parler. Nous nous dîmes des choses insensées. Des confidences que deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées n’auraient jamais osé se dire.
Avec la thanatonautique, j’avais déjà connu des moments difficiles périlleux, mais jamais rien d’aussi émouvant, émouvant et terrible, que cette succession de phrases confiantes et tendres. Et je savais qu’elle éprouvait le même sentiment.

- Il y a si longtemps que j’attends ton appel, fit doucement Nadine.

- Je sais, soupirai-je.

Encore un silence.

- Allô ? m’affolai-je.

- Non, je n’ai pas raccroché. Je suis là. Pour toi, je serai toujours là.

Je suffoquais.
Ce fut cet instant que choisit Freddy junior pour surgir, le visage barbouillé de sommeil. Pour glapir de surcroît son premier mot :

- Papa !

Une petite main potelée entreprit d’essuyer mes larmes sur ma barbe naissante. Je pris mon fils dans mes bras et l’emportai vers sa chambre. Comme je le bordais soigneusement, je fermai la porte ornée des nuages bleu-blanc peints par mon épouse. Je ne voulais plus entendre les « allô, allô » désespérés qui retentissaient dans le combiné.
Ça y était. Je la connaissais, cette fameuse vérité ! Satané Satan ! Pourquoi me l’avoir apprise ? J’aurais payé cher pour ignorer à jamais l’existence ici-bas de Nadine Kent.
Je maudis Raoul, je maudis les anges en général et Satan en particulier, je maudis la thanatonautique.
J’embrassai mon enfant dont, déjà, les paupières se refermaient sur des yeux aussi bleus que ceux de sa mère.
Dans le salon, Raoul riait comme un diable. « Allô ! allô ! » pleurait encore le téléphone. Je m’en emparai précipitamment.
Je n’en pouvais plus.
J’aurais voulu ne pas être moi. Ne pas avoir de femme destinée. Je me sentais incapable d’assumer un vieux contrat signé dans des vies précédentes.
Je voulais arracher cette peau qui recouvrait mon âme.
Je me labourai la main avec mes ongles jusqu’au sang. Pourquoi m’avait-on imposé une situation aussi ingérable ? Je ne pouvais fuir nulle part, dans aucun pays, partout cette situation me poursuivrait.
Arrêtez la planète, je veux descendre. Arrêtez la planète, je veux descendre. Je me repris et murmurai avec une angoisse incontrôlable :

- Oublie-moi, Nadine. Par pitié, oublie-moi pour cette vie-ci. Trouve-toi un autre homme et je t’en supplie, Nadine, sois heureuse !

Puis, sans ménagement, je saisis Raoul au col et le flanquai à la porte.

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