Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 24 – AU PAYS DES MOINES BLANCS

samedi 24 janvier 2015

24 – AU PAYS DES MOINES BLANCS

 
Une heure plus tard, nous étions devant l’hôpital Saint-Louis. L’entrée était éclairée. Un garde en uniforme surveillait les allées et venues. Profitant de sa haute taille, Raoul avait enfilé un pardessus défraîchi dans l’espoir de se vieillir. Il me prit par la main. Il espérait qu’ensemble nous passerions pour un père et un fils se rendant au chevet d’une grand-mère en convalescence.
Las, le garde ne fut pas dupe.

- Dites, les mioches, y a de meilleurs terrains de jeux dans le coin.


- Nous venons rendre visite à notre grand-mère, fit Raoul, la voix éplorée.

- Comment s’appelle-t-elle ?

Raoul n’hésita pas.

- Madame Saliapino. Elle est dans le coma. On l’a mise dans le nouveau service d’accompagnement des mourants.

Quel génie de l’improvisation ! Il aurait lancé Dupuis ou Durant, cela aurait tout de suite fait suspect, mais « Saliapino », cela faisait juste assez bizarre pour sembler vrai.
Le garde adopta une mine de circonstance. « Accompagnement des mourants », l’expression provoquait immédiatement le malaise. Il était certainement au courant de la création de ce service qui avait dû faire jaser dans les couloirs. Il se ravisa, nous fit signe de passer, s’excusant presque d’avoir ralenti notre course.
Nous pénétrâmes dans un labyrinthe étincelant. Des corridors, encore des corridors… Nous poussâmes plusieurs portes découvrant au fur et à mesure un surprenant univers.
C’était la deuxième fois que je pénétrais dans un hôpital mais l’effet était toujours aussi déroutant. C’était comme d’être entré par effraction dans un temple de blancheur où s’agitaient des sorciers vêtus de blanc et de jeunes prêtresses nues sous leur blouse immaculée.
Tout était réglé comme par une chorégraphie antique. Des ambulanciers déposaient des offrandes empaquetées dans des draps souillés. Les jeunes prêtresses les déballaient avant de les transporter dans des salles carrelées où des grands prêtres, reconnaissables à leur masque carré et à leurs gants transparents, les tripotaient en les soupesant comme s’ils arrivaient à y lire des augures.
De cette vision naquirent les prémisses de ma vocation médicale. L’odeur de l’éther, les infirmières, les oripeaux blancs, la faculté de fouiller à ma guise les entrailles de mes contemporains, voilà qui était vraiment intéressant. Là résidait le véritable pouvoir ! Moi aussi, je serais un sorcier blanc.
Ravi comme un gangster qui a enfin trouvé la salle des coffres-forts, Raoul me souffla à l’oreille :

- Psst… Par ici !

Nous poussâmes une porte vitrée.
Et nous faillîmes battre en retraite devant le spectacle. La plupart des patients qu’accueillait le service d’accompagnement des mourants étaient vraiment mal en point. Sur notre droite, un vieillard édenté, figé bouche bée, empuantissait l’air à dix mètres à la ronde. Tout près, un être émacié au sexe indéfini fixait sans ciller une tache brune, au plafond. Une morve transparente ruisselait le long de son nez sans qu’il songe à l’essuyer. À gauche, une dame chauve n’avait plus qu’une touffe de poils teints en blond sur son front ridé. Elle cherchait à réprimer le tremblement incessant de sa main droite en la comprimant avec sa main gauche. Évidemment, elle n’y réussissait pas et insultait le membre rebelle dans un langage rendu incompréhensible par son dentier décollé.
La mort, n’en déplaise à Raoul, ce n’était pas des dieux, des déesses, des monstres, des rivières pleines de serpents. La mort, c’était cela : des gens en train de pourrir lentement.
Mes parents avaient raison : la mort était affreuse. J’aurais déguerpi sur-le-champ si Raoul ne m’avait entraîné vers la dame à la touffe blonde.

- Excusez-nous de vous déranger, madame.


- Bb…oon…jour, bégaya-t-elle, l’esprit aussi frissonnant que le corps.


- Nous sommes tous deux étudiants d’une école de journalisme. Nous aimerions vous interviewer.


- Pour… Pourquoi moi ? dit-elle avec effort.


- Parce que votre cas nous intéresse.


- Je… ne… suis… pas… intéressante. Par…tez !

Du morveux, nous n’obtînmes aucune réaction. Nous nous dirigeâmes donc vers l’aïeul puant qui nous considéra tels deux agaçants petits moustiques. Il s’énerva comme si on le dérangeait dans des occupations pressantes :

- Quoi, quoi, qu’est-ce que vous me voulez ?

Raoul reprit son laïus :

- Bonjour, nous sommes des élèves d’une école de journalisme et nous effectuons un reportage sur les personnes ayant survécu à un coma.

Le vieux se redressa, très fier :

- Bien sûr que j’ai survécu à un coma. Cinq jours dans le coma et voyez, je suis toujours là !

Une lueur s’alluma dans l’œil de Raoul.

- Et c’était comment ? demanda-t-il, comme s’il s’adressait à un touriste de retour de Chine.

L’homme le considéra, interloqué :

- Que voulez-vous dire ?


- Eh bien, qu’est-ce que vous avez ressenti pendant que vous étiez dans le coma ?

Visiblement, l’autre ne voyait pas où il voulait en venir.

- J’ai été cinq jours dans le coma, je vous dis. Le coma, c’est justement quand on ne ressent plus rien !

Raoul insista :

- Vous n’avez pas eu d’hallucination ? Vous ne vous souvenez pas d’une lumière, d’un couloir, de quelque chose ?

Le moribond s’emporta :

- Non mais, le coma, c’est pas du cinéma. D’abord, on est très mal. Ensuite, on se réveille et on souffre de partout. C’est pas une partie de plaisir. Vous écrivez dans quel journal ?

Un infirmier surgit de nulle part et se mit aussitôt à glapir :

-  Qui êtes-vous ? Vous n’avez pas fini d’embêter mes malades ? Qui vous a donné l’autorisation de pénétrer ici ? Vous ne savez pas lire ? Vous n’avez pas vu le panneau : « Entrée interdite à toute personne étrangère au service » ?


- Toi et moi contre les imbéciles ! lança Raoul.




Et ensemble, nous partîmes au galop. Nous nous perdîmes dans un dédale de couloirs carrelés. Nous traversâmes une salle réservée aux grands brûlés, une autre destinée aux handicapés moteurs pour aboutir finalement précisément où il ne fallait pas. Au funérarium.
Des cadavres nus étaient alignés dans une vingtaine de bacs chromés, le visage crispé dans une ultime douleur. Certains avaient encore les yeux ouverts.
Armé d’une pince, un jeune étudiant s’affairait à leur ôter bagues ou alliances. L’une d’entre elles ne voulait pas glisser. La peau avait gonflé autour du métal. Alors, sans hésitation, l’étudiant coinça le doigt entre les lames de la pince et serra. Clac. Cela tomba sur le sol en faisant un bruit de métal et de viande.
Je faillis m’évanouir. Raoul me traîna dehors. Nous étions tous deux exténués.
Mon ami avait tort. Mes parents avaient raison. La mort était quelque chose de dégoûtant. Il ne fallait pas la regarder, pas l’approcher, pas en parler et pas même y penser.


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