Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 239 – UN MONDE DE DOUCEUR

samedi 31 janvier 2015

239 – UN MONDE DE DOUCEUR

Le monde devint progressivement plus gentil. Plus question de souiller son karma par de mauvaises actions, on risquerait de se retrouver crève-la-faim en Afrique, sans-abri à New York ou RMiste à Paris.
Aucun ouvrage de science-fiction n’aurait osé imaginer une réalité aussi suave. Partout la gentillesse gagnait du terrain, telle une maladie contagieuse.
Les bonnes œuvres croulaient sous les dons. Il fallait faire la queue de longues heures pour y déposer son chèque ou ses meilleurs vêtements. Les hôpitaux débordés ouvrirent des listes d’attente pour satisfaire les innombrables donneurs de sang en puissance.
À travers le monde, des conflits endémiques s’éteignirent d’eux-mêmes, contraignant des marchands d’armes ravis à fermer leur commerce générateur de malus. Tout ce qui, de près ou de loin, risquait d’être considéré comme une mauvaise action était désormais voué au mépris général. Les toxicomanes se retrouvèrent en panne de dealers. Sur simple demande, les banquiers accordaient des crédits au taux le plus bas. Ils ne s’informaient plus des capacités de remboursement de leurs clients. Une faillite pour générosité leur vaudrait assurément une promotion dans l’au-delà.
Les bonnes âmes affluaient devant les sébiles des mendiants. Ces derniers se dotèrent de machines acceptant les cartes de crédit et n’acceptèrent plus les chèques que sur présentation d’une pièce d’identité.
Plus besoin de verrouiller les portes, obsolètes les systèmes d’alarme. On pouvait dorénavant laisser grandes ouvertes les issues des appartements, des voitures, des coffres-forts. Voler ! Nul n’y songeait plus.
Plus de mesquineries, plus de cambriolages, plus d’altercations, plus de rixes, plus de violences. En revanche, le commerce florissait. Ne voulant pas pécher par avarice, tout le monde multipliait les cadeaux à tout le monde. Dès qu’un aveugle paraissait désireux de traverser une rue, des dizaines de bras se tendaient et beaucoup de personnes frappées de cécité se retrouvèrent ainsi sans le vouloir perdues sur des trottoirs opposés.
Le tiers monde reçut des subsides considérables. Si on était recalé à l’examen et contraint de se réincarner dans un pays pauvre, autant s’assurer qu’il se serait enrichi entre-temps et que sa prochaine vie y serait plus confortable. Il était de l’intérêt général que diminue considérablement le nombre de mauvais foyers où renaître.
Les gens affichaient des sourires plus ou moins forcés, évitant de mécontenter leur prochain par des sourcils froncés, une grimace ou une mauvaise parole.
Chacun avait dûment enregistré les règles : le cycle des réincarnations se poursuivait indéfiniment si on ne devenait pas assez bon et assez sage pour mériter d’être transformé en esprit pur. Tous faisaient donc de leur mieux.
Les ateliers de peinture, de musique, de poterie et même de cuisine étaient combles. Qui savait si, à l’instar de l’ectoplasme Donahue, il n’était pas porteur d’un don caché à réaliser au plus vite ? D’ailleurs, même les plus laides des œuvres trouvaient preneurs. Des mécènes anxieux de secourir les pauvres artistes les affichaient courageusement dans leur salon.
Apprendre, progresser, savoir, s’améliorer. « Entretenez la beauté de votre âme. Cultivez-la comme un jardin », clamaient les publicités des écoles par correspondance.
Les patrons suppliaient leurs salariés d’accepter des augmentations que ceux-ci refusaient, désireux plutôt de disposer de temps libre pour explorer leurs talents. « Des bibliothèques, pas des sous », revendiquèrent les syndicats. Des maçons volontaires en construisirent à tour de bras.
Simultanément, bien sûr, la thanatonautique connut un regain d’intérêt. Qui ne souhaitait pas monter là-haut retrouver « ses chers disparus » ou, du moins, faire une bonne fois le point sur son karma ?

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