Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 237 – APPRÉHENSION

samedi 31 janvier 2015

237 – APPRÉHENSION

Publiée par le modeste Petit Thanatonaute illustré, l’interview de Charles Donahue bénéficia cependant d’un retentissement mondial. Elle fut traduite dans toutes les langues et commentée par les plus éminents psychologues, philosophes, prêtres, psychanalystes et politiciens.
Notre ami le Président se montra évidemment le plus loquace.
Il mobilisa toutes les chaînes de télévision pour un discours annonçant l’entrée dans une ère messianique. Il affirma que la thanatonautique ouvrirait toutes les portes jusqu’ici fermées. Il y aurait dorénavant un avant et un après la découverte du Continent Ultime. À l’écouter, on devinait qu’en fait il aurait souhaité que cette nouvelle ère soit qualifiée de lucindérienne. Plus de calendrier chrétien avec datation d’avant ou d’après Jésus-Christ. Nous étions en l’an 68 après la naissance de Jean Lucinder.
Si Lucinder ne suscita pas l’adhésion de tous sur sa personne, chacun n’en comprit pas moins que quelque chose d’essentiel venait de se produire. Une grande porte s’était ouverte, laissant la tempête balayer une pièce longtemps close.
Quel bouleversement que d’apprendre que la mort était un pays, que ce pays était peuplé d’anges, que des archanges nous y jugeaient sur nos vies passées… L’Entretien avec un mortel nous avait de surcroît enseigné que nous vivions dans un monde moral.
Il y avait de bonnes et de mauvaises façons de se comporter ici-bas. Les humains n’étaient plus sur terre que des écoliers chargés de bien apprendre leurs leçons, à savoir l’empathie, la générosité, l’élévation de la conscience.
C’était si simple, si puéril, si moral. Seuls les livres de catéchisme en tout genre y avaient pensé et, au fil des siècles, le plus grand nombre avait cessé d’y croire. Combien de clercs de toutes confessions avaient pourtant seriné depuis toujours que l’avenir appartenait aux gens gentils !
Il était déjà trop tard pour intervenir quand je perçus les risques d’une telle divulgation. Désormais, tout le monde savait. Il importait de laver son karma de tous ses miasmes, d’éviter d’entacher son existence de la moindre vilenie. Vivre, souffrir, mourir : plus rien n’avait d’importance, tout n’était qu’épisode jusqu’à l’apogée de l’esprit pur.
Nous méditâmes là-dessus dans notre penthouse. À travers les verrières, éclairées par de petites flammes de bougies, nous apercevions la lueur des étoiles.
Amandine la star avait adopté des allures de prêtresse. Elle ne se vêtait plus que de longues robes noires chinoises au col relevé et à la jupe longuement fendue. Elle avait enlevé toutes les lampes pour les remplacer par des candélabres. Nous baignions dans une lumière orange. Le premier, je rompis le silence :

- L’heure est critique. Nous sommes dépassés par les événements. Nous ne contrôlons plus rien. La thanatonautique nous échappe.


- Il fallait s’y attendre, elle touchait à trop de points essentiels, déclama Amandine d’une voix de tragédienne. En découvrant la mort, nous avons donné un sens à la vie.

Toujours soupe au lait, Stefania s’emporta :

- Pour Christophe Colomb, c’a été pareil. Il a peut-être découvert l’Amérique mais il a raté son retour. Il s’imaginait impressionner les gens avec ses perroquets et son chocolat. On s’est moqué de lui. On mériterait bien qu’on se fiche de nous !

Toujours Colomb…

- Ce pauvre Colomb est mort dans la misère et l’oubli, remarqua Rose. Nous, nous n’en sommes quand même pas là.


- Mais le pire, c’est que sa découverte lui a complètement échappé, s’énerva encore l’Italienne. La preuve c’est que, si l’Amérique s’appelle comme ça, c’est à cause d’Amerigo Vespucci, le seul découvreur officiellement reconnu alors par la cour d’Espagne. Nous aussi, on nous dépossède de notre travail !

Manifestant mon accord, je tapai du poing sur la table basse, manquant renverser les cocktails d’Amandine. C’était drôle mais, depuis l’abandon de Raoul, je me sentais obligé de donner des coups de gueule à sa place. Comme si, dans tout groupe, il fallait nécessairement un personnage irascible et sanguin !

- Nous devons conserver la maîtrise de la thanatonautique, tempêtai-je. Nous en avons été les pionniers, son contrôle nous revient de droit.


- Mon pauvre chéri, depuis la publication d’Entretien avec un mortel, nous sommes dépassés, soupira Rose.


- Vous avez entendu ce qu’ils disent aux actualités ? s’excita Stefania. Le nombre de crimes et délits a brusquement chuté. Il n’y a plus que les fous qui tuent !


- Qu’allons-nous faire ? interrogea Amandine, pratique.


- Rien, dit Rose. Nous serons confrontés à une vague de gentillesse généralisée. Le monde n’a encore jamais connu ça. On verra bien ce que ça donnera.

En silence, navrés, nous sirotâmes nos boissons trop sucrées et pas assez alcoolisées. Berk.

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