Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 234 – ENTRETIEN AVEC UN MORTEL

samedi 31 janvier 2015

234 – ENTRETIEN AVEC UN MORTEL

Texte & Entretien avec un mortel, tel qu’il fut rapporté et illustré par le journaliste Maxime Villain.

La scène se passe aux confins ultimes du Paradis, au pied de la montagne de lumière où siègent les grands archanges, arbitres de nos destinées. Acteurs : les trois archanges plus Charles Donahue, quidam tout juste décédé. L’ange gardien de Charles Donahue n’a pas pu venir, ce qui ne changera d’ailleurs en rien le sens et la valeur du jugement prononcé.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Bonjour, monsieur Donahue.

ÂME : Où suis-je ?

Le défunt regarde autour de lui et masse la région de son ectoplasme où son bras gauche lui a été récemment amputé. Il lève la tête et examine la colline du Jugement ultime et les trois archanges-juges en train de manipuler des ficelles transparentes, pleines de nœuds.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous êtes ici dans le Centre d’orientation des âmes et nous allons procéder à la pesée de votre existence passée.

ÂME : Une pesée ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Un jugement. Votre vie va être mise en examen afin que nous puissions juger de votre comportement et décider s’il y a lieu ou pas d’en finir avec le cycle de vos réincarnations sur Terre.

ÂME : J’ai été très bien.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (examinant des documents) : C’est vous qui le dites.

ÂME : J’ai entendu dire dans la file d’attente que j’avais droit à un ange gardien pour avocat. Il n’est pas là ?

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous avez effectivement droit à la présence de votre ange gardien mais aussi à celle de votre démon personnel. Il s’avère qu’ils sont tous deux actuellement en pleine activité dans le bas monde. Vous savez ou vous ne savez pas que l’ange gardien vous est assigné le jour de votre naissance. Or, une personne née le même jour que vous a nécessité l’envoi d’urgence et de son ange gardien et de son démon. Une pénible affaire de licenciement abusif. Ce sont des circonstances exceptionnelles, mais ne nous étendons pas là-dessus. Ne vous inquiétez pas : vous serez jugé en toute équité. Les consciences de votre ange gardien et de votre démon planent sur cette montagne et nous les entendrons simultanément.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Votre cas sera examiné avec la plus grande objectivité. Vous êtes ici dans le lieu de justice entre tous. Nous savons déjà tout de vous. Nous connaissons jusqu’aux intentions qui ont préludé à tous vos actes.

ÂME (avec véhémence) : Je n’ai rien à me reprocher. J’ai été très bien. Je me suis marié. J’ai eu trois enfants. J’ai laissé un bel héritage à ma famille avant de mourir. À l’heure qu’il est, ils doivent avoir une bonne surprise, si vous voulez mon avis.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL (tandis que Gabriel brandit une ficelle transparente pleine de nœuds) : Ce n’est pas cela « bien se comporter ». Vous voyez ces nœuds ? Tous correspondent à un acte de votre vie.
Chacun est en effervescence de bulles-souvenirs assez semblables à celles qui accueillent les défunts, passé le premier mur comatique.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Vous parliez de votre femme. Je constate ici que vous l’avez souvent fait pleurer. Vous la trompiez, n’est-ce pas ? Avec une idiote, qui plus est.

ÂME (fataliste) : Les mœurs sont assez libres, de nos jours…

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (très sec) : Adultère simple. Malus de 60 points. (Il étudie d’autres bulles-souvenirs.) Vous avez évoqué vos enfants, aussi. Mais vous êtes-vous réellement occupé d’eux ? Je vois ici que vous vous arrangiez toujours pour partir en vacances au moment de leur naissance, que vous prétextiez ensuite des voyages d’affaires pour échapper aux pleurs nocturnes, si bien que votre femme s’est là encore toujours retrouvée seule aux moments où elle avait le plus grand besoin de vous.

ÂME : J’étais toujours débordé de travail et c’est pour le bien-être de ma famille que je m’échinais. En plus, à chacun de mes retours, je couvrais mes gosses de jouets.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous vous figurez que des jouets remplacent la présence d’un père ? Désolé. Malus de 100 points.

ÂME : C’est quoi cette histoire de points et de malus ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Pour en finir avec son cycle de réincarnations et devenir un sage, il faut s’être acquis un bonus de 600 points pendant son dernier passage sur Terre.

Pour l’instant, vous en êtes à un malus de 160 points. Poursuivons. (Il déroule sa corde et s’arrête sur une série de nœuds particulièrement blancs.) Vous avez fait enfermer vos vieux parents dans un asile de troisième catégorie où vous ne leur rendiez visite qu’à peine une fois par an.

ÂME : Ils étaient gâteux. Et puis avec mon travail, j’étais vraiment débordé…

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Quand ils vous ont élevé, vous aussi vous étiez « gâteux », comme vous dites. Incontinent, qui plus est. Et braillard, désordonné, sale, baveux, incapable de vous tenir correctement sur vos deux jambes. Vos parents ont quand même eu la patience de supporter vos caprices.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Et puis, il a bon dos, votre travail ! Parlons plutôt de votre secrétaire !

ÂME (surprise) : Ah, vous êtes aussi au courant de ça ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Ici, nous savons tout, nous voyons tout, nous comptons tout. Vos parents étaient désespérés de ne plus vous voir. Vous leur manquiez vraiment. De plus, dans les hospices, plus les vieillards reçoivent de visites, mieux les infirmières les traitent. Ceux qui sont abandonnés, elles se disent que, de toute façon, personne ne tient à eux. Forcément, elles les négligent.

ÂME : Je leur ai envoyé quand même pas mal de cadeaux.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Toujours la même rengaine. Eux non plus ne réclamaient pas de cadeaux. Ils souhaitaient de la présence. Comme votre femme, comme vos enfants.

ÂME : Vous n’exagérez pas un peu ? Ils n’étaient pas si malheureux que ça, à l’hospice. Chaque fois que j’allais les voir, ils m’assuraient que tout allait bien…

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Parce qu’en plus ils vous aimaient et ne voulaient pas vous culpabiliser. Encore un malus de 100 points ! Pas brillant, tout ça ! On en est déjà à -260.

ÂME : Attendez. C’est un peu trop facile. On juge les gens et on les condamne. C’est à croire que vous êtes de parti pris et que vous ne considérez que les mauvais côtés. J’ai quand même accompli de bonnes actions dans ce bas monde.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : À quoi pensez-vous ?

ÂME : J’ai monté une usine de bouteilles ! J’ai fait travailler des chômeurs, j’ai nourri des familles, j’ai produit des objets qui aidaient les gens à mieux vivre. Ah…

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Parlons-en de votre usine de bouteilles ! Elle a pollué toute la région.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Et quelles conditions de travail là-dedans ! Vous aviez créé un climat de conflit permanent entre vos cadres et vos ouvriers. Vous montiez les uns contre les autres afin de tous les casser.

ÂME : Diviser pour mieux régner est une loi du management moderne. Vous ne pouvez pas me reprocher d’avoir fait des études commerciales !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Pour l’usine, malus : 60 points. Déjà 320 sous le niveau du tolérable. On va maintenant y ajouter en vrac les « broutilles ».

ÂME : Les broutilles ? Qu’est-ce que c’est encore ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Sur toute votre existence, vous avez commis, je cite : 8 254 mensonges nuisibles à votre entourage ; 567 lâchetés simples et 789 lâchetés graves ; 45 petits animaux écrasés sous vos pneus. De surcroît, Monsieur votait n’importe quoi aux élections, Monsieur s’adonnait aux jeux d’argent avec les biens du ménage, Monsieur roulait dans une voiture bruyante, Monsieur…

ÂME (air consterné de l’ectoplasme Donahue) : Vous me prenez pour le parfait salaud, on dirait !

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Je n’ai jamais dit ça. (Il consulte encore sa cordelette pleine de nœuds d’où s’échappent maintenant des bulles-souvenirs comme autant de bulles de champagne en suspension) : Vous donniez régulièrement votre sang aux hôpitaux. Bonus : 20 points. Vous avez sauvé un automobiliste sur une autoroute alors que sa voiture était sur le point de s’enflammer. Bonus : 50 points. Vous donniez vos vieux vêtements aux compagnons d’Emmaüs au lieu de les jeter à la poubelle. Bonus : 10 points.

ÂME : Et n’oubliez surtout pas les circonstances de ma mort.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (fixant toujours la cordelette) : Effectivement, elles méritent attention. Vous avez percuté un platane afin d’éviter un cycliste alors que déboulaient face à vous deux gros camions cherchant à se doubler. Leurs chauffeurs sont d’ailleurs juste derrière vous à attendre leur…
L’ectoplasme Donahue se retourne et découvre derrière lui deux trépassés impatients.

ÂME : Ah !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Pour une fois, vous avez eu le bon réflexe, je dois le reconnaître. 10 points de bonus, mais vous auriez pu en obtenir davantage si, en plus du cycliste, vous aviez aussi épargné le platane.

ÂME (outrée) : Quoi !

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Mais oui, c’était un jeune platane qui ne demandait pas mieux que de continuer à pousser et à ombrager la route et vous, vous l’avez cassé en deux ! La prochaine fois, débrouillez-vous pour éviter et les camions et le vélo et le platane pour vous planter tout bonnement dans le fossé. Peut-être qu’ainsi votre voiture aurait pris feu et vous auriez péri carbonisé. C’est très bien vu par ici, la mort par le feu.

ÂME : Parce que c’est une atroce façon de périr ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Plus la mort est douloureuse, plus elle se rapproche du martyre. La mort par le feu vous aurait valu un bonus de 100 points !

ÂME : Qu’avez-vous voulu dire avec votre prochaine fois ?
ARCHANGE-JUGE GABRIEL (très patient) : Il faut 600 points pour en finir avec le cycle des réincarnations, nous vous l’avons précisé dès le début de la pesée. Or, vous achevez cette existence avec un total de -230. Pas terrible, tout ça.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Surtout si l’on constate que Monsieur en est tout de même à sa 193e réincarnation sous forme humaine. Nous ne pouvons que vous renvoyer dans un autre corps. Tâchez de réussir mieux qu’un minable -230, au prochain examen.

ÂME (effarée) : Un autre corps ?

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Un autre corps, une autre existence. Une vie que vous allez choisir.

ÂME (de plus en plus sidérée) : Parce qu’on peut choisir sa vie ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Bien sûr, dans la vie, on obtient toujours ce que l’on a choisi.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Et puis, nous sommes ici au service des âmes. Nous sommes là pour vous aider à vous améliorer. C’est pour votre bien, pour vous permettre de vous amender, que nous allons vous réincarner.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Nous allons vous donner l’occasion de réparer les erreurs de vos vies précédentes. Choisissez vous-même vos atouts et vos handicaps de départ pour votre nouvelle existence. Voyons ce que nous avons en stock avec – 230 points.
Les trois archanges appellent deux séraphins qui n’ont cessé de voleter au-dessus d’eux pendant toute la scène. Ceux-ci leur apportent aussitôt des cordelettes aux bulles-images riches en informations.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Nous avons ici la liste toute fraîche des futurs parents en train de faire l’amour à l’heure qu’il est.

ÂME : Je vais pouvoir choisir mes parents ?

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Combien de fois faudra-t-il vous répéter que l’on peut choisir sa vie ? Mais attention surtout à ne pas se tromper ! Alors, vous préférez des parents plutôt sévères ou des parents plutôt souples ?

ÂME (perplexe) : Hum… Quelle différence ? Un séraphin projette une image télépathique. Un gros monsieur et une grosse dame nus dans un lit, en quête d’une position où ni l’un ni l’autre n’étouffera son partenaire de son poids. Après avoir essayé en vain, lui dessus, elle dessous, puis le contraire, ils s’emboîtent sur le flanc comme des petites cuillères.
Le téléphone sonne mais la femme fait signe à l’homme de ne pas répondre. Celui-ci est rouge et tout en sueur. Il ahane bruyamment. La femme grimace et tord sa chevelure.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : M. et Mme Dehorgne, un couple sympathique. Gentils, protecteurs, aimants. Un seul défaut : leur profession. Ils sont dans la restauration et leur établissement est peu achalandé. Le soir, ils vous obligeront donc à finir tous les restes ; leurs spécialités, c’est le cassoulet de Castelnaudary et les profiteroles au chocolat. Comme eux, vous deviendrez rapidement obèse. Alors, ils vous intéressent, les Dehorgne ?

ÂME (contemplant avec dégoût le couple et ses inconfortables ébats) : Evidemment que non.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Tous les parents ont leurs avantages et leurs inconvénients. Avec votre note, vous ne pouvez pas vous permettre de faire le difficile. Nouvel envoi d’images télépathiques.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : La famille Pollet. Le père tient un bureau de tabac, fume beaucoup, boit trop. La femme est analphabète et soumise comme un chien. Le soir, M. Pollet rentre souvent fin saoul et frappe tout le monde, y compris épouse et enfants. Avec lui, les coups de ceinturon pleuvront dru, je peux vous l’assurer.
Précisément, ledit Pollet est en train d’empoigner les fesses de sa femme et de les griffer jusqu’au sang. Loin de se plaindre, elle pousse un gémissement extatique.

ÂME : Mais ils sont sado-maso ! J’ai horreur de ça. Aux suivants, s’il vous plaît !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (dubitatif) : Avec – 230 points…

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Les de Surnach. Bon chic, bon genre. Jeunes, sportifs, toujours dans le coup, des parents du genre copains. Ils ont beaucoup d’amis, sortent souvent en boîte, voyagent à travers le monde.
Tous contemplent deux beaux jeunes gens s’enlaçant joyeusement sous des couvertures.

ÂME (très intéressée) : Enfin, vous me proposez autre chose que des monstres !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Pas si simple. Tout à leur bonheur, ils vous laisseront faire tout ce que vous voudrez mais ils sont tellement dynamiques qu’à côté d’eux, vous aurez toujours l’air effacé et timoré.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : D’abord vous les jalouserez, ensuite vous les haïrez. De leur côté, ils sont si fous l’un de l’autre qu’ils ne vous accorderont qu’assez peu d’affection. Vous serez un enfant renfrogné et vite aigri. Eux, même à soixante ans, ils paraîtront toujours jeunes. Vous, dès douze ans, vous ne serez déjà qu’un petit vieillard. Comme c’est difficile d’accepter l’idée qu’on déteste ses propres parents, vous en voudrez rapidement à la terre tout entière.
ÂME : D’accord, j’ai compris. Qui d’autre encore ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Nous avons le devoir de vous montrer le bon et le mauvais côté des choses, même si votre choix en devient plus difficile.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Considérons les Gomelin. Un couple déjà âgé qui croyait ne plus pouvoir avoir d’enfant. Grace aux nouvelles techniques de fécondation in vitro, cette dame déjà ménopausée pourra accoucher. Vous arriverez dans cette famille tel un cadeau inespéré. Ils vous gâteront à tout va. Vous les aimerez et même les adorerez.

ÂME (de plus en plus méfiante) : Où est le piège, cette fois ? Ils me rendront obèse à force de bonbons ? Ils me battront à chaque mauvaise note car ils voudront être fiers de mes résultats scolaires ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Non. Ils sont vieux, d’accord, mais très doux.

ÂME : Parfait pour moi, alors.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Vous croyez ? Vous les aimerez tant que vous deviendrez incapable de sortir du cocon familial. Vous resterez toujours à la maison, renfermé, inapte à vous ouvrir aux autres. Vous admirerez tant votre mère qu’aucune femme au monde ne lui sera comparable à vos yeux. Nul homme ne vous semblera susceptible d’égaler votre père, si sage et si compréhensif.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Or, ils sont âgés et mourront bientôt, vous laissant tendre orphelin abandonné. Vous vous retrouverez comme un oisillon tombé du nid avant d’avoir appris à voler. Et vous vivrez en permanence dans le regret de leur disparition.

ÂME (désolée) : Qui d’autre en réserve encore ? Un couple s’étreint passionnément sur la moquette d’un salon cossu.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Les Chirouble. Ils sont peut-être en train de s’enlacer mais ils divorceront d’ici à quelques jours.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Parents séparés. Vous serez confié à votre mère. Elle a déjà un amant qui vous détestera. Ils vous enfermeront dans un placard pour faire l’amour plus tranquillement. Elle vous frappera chaque fois que vous pleurerez parce qu’elle craindra que son amant ne la quitte à cause de vous. Votre père vous prendra parfois le week-end mais lui aussi s’intéressera davantage à ses maîtresses qu’à vous.

ÂME : De mieux en mieux…

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Mais non, ces parents présentent quelques avantages. En vous grandira une rage telle que vous voudrez vous venger de la vie. Vous détesterez toutes les femmes parce qu’elles vous feront penser à votre mère. Cette indifférence vous rendra irrésistible et fera de vous un grand séducteur. Vous haïrez aussi tous les hommes à cause de votre père et, du coup, vous serez assoiffé de pouvoir pour mieux les dominer. C’est avec ce genre d’enfance malheureuse qu’on devient chef d’entreprise dynamique ou homme d’Etat à poigne.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : En plus, il vous suffira d’évoquer votre affreuse jeunesse pour que chacun compatisse et vous pardonne vos méchancetés.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Et si vous rédigez votre autobiographie, elle se vendra comme des petits pains et les producteurs s’en arracheront les droits cinématographiques. Les gens adorent les récits d’enfance malheureuse.
L’ectoplasme Donahue hésita un instant. Il était a priori assez charmant, ce couple qui semblait beaucoup s’amuser sur le tapis. Il se reprit pourtant.

ÂME : Je n’ai pas envie d’être Cosette ou Gavroche. Autre chose.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : – 230, désolé, c’est tout ce que nous avons à vous proposer. Les gros restaurateurs, les buralistes ivrognes, les BCBG dynamiques, les vieux parents-gâteaux et les divorcés teigneux. Choisissez et vite, car il vous faudra décider ensuite de vos handicaps-santé.

ÂME : Mais vous me demandez d’opter entre la peste et le choléra !

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Il fallait y songer avant. Vous vous seriez mieux comporté avec vos parents, votre femme et vos enfants, avec un meilleur score, on vous aurait sûrement proposé mieux. Le mort avant vous n’avait que – 20 points et rien qu’avec ça, nous avons pu lui donner une agréable famille de négociants en vins. Des gens charmants qui lui donneront une excellente éducation et sans doute la chance de devenir assez sage pour ne plus avoir à se réincarner.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Il y a encore la possibilité de renaître dans un pays du tiers monde. Vous ne mangerez pas à votre faim mais vous bénéficierez d’un environnement chaleureux.

ÂME : Tant qu’à souffrir, vie pénible pour vie pénible, je préfère encore ne pas changer de pays.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Alors, sans vouloir vous influencer, je vous conseille les divorcés teigneux. Plus vous souffrirez dans cette existence-ci, plus vous risquerez d’acquérir des points pour votre vie suivante. Il faut voir à long terme. Une existence, c’est vite passé.
Alentour, les séraphins projettent les images de tous les couples proposés.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : À mon avis aussi, c’est un bon choix. Il vous permettra de progresser. Ce sera difficile au début, mais l’âge adulte vous apportera quelques compensations.
ÂME (s’adressant à Gabriel) : Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Je sélectionnerais plutôt les Pollet, avec le buraliste saoul et violent. Je suis convaincu qu’il ne faut pas hésiter à choisir une enfance vraiment pourrie. Ensuite, les choses ne peuvent aller qu’en s’améliorant. Viendront alors le jour jouissif où votre père n’osera plus vous frapper parce que vous serez devenu plus fort que lui, le jour encore plus jouissif où vous quitterez la maison en claquant la porte, échappant à leur tyrannie…

ÂME : Mais vous m’avez reproché d’avoir négligé mes parents dans mon existence précédente !

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Chaque vie est différente. Il n’existe pas de règle absolue. Il est normal de chercher à se soustraire à l’influence de méchants parents. Quitte à leur pardonner plus tard, ce qui vous vaudrait quelques points de bonus bien pratiques !
L’ectoplasme Charles Donahue réfléchit longuement en examinant attentivement les projections de chaque couple.

ÂME (en soupirant) : Bon, en avant pour les divorcés teigneux.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Je maintiens que c’est un bon choix. Dans neuf mois, si vous le voulez bien, vous serez donc réincarné dans la famille Chirouble.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Passons maintenant aux problêmes de santé. Eux aussi, vous pouvez les choisir. Avec vos – 230 points, vous devez en prendre deux dans la liste suivante : rhumatisme paralysant, ulcère à l’estomac, perpétuels maux de dents, névralgie faciale chronique, crises de nerfs incessantes, myopie proche de la cécité, surdité, strabisme divergent, strabisme convergent, mauvaise haleine permanente, psoriasis, constipation, maladie d’Alzheimer, paralysie de la jambe gauche, bégaiement, bronchite chronique, asthme.

ÂME : Euh…

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Dépêchez-vous, sinon je décide à votre place. Il y a du monde qui attend derrière vous !

ÂME : Alors, au hasard : ulcère et asthme.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (notant) : Pas mal. Monsieur est connaisseur.

ÂME : C’est que, dans ma vie précédente, j’ai déjà souffert de bronchite chronique et de rages de dents perpétuelles. C’était insupportable. Autant changer.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Encore une petite formalité. Vous voulez renaître en homme ou en femme ?

ÂME : Quelle différence ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Homme, vous êtes tenu de remplir vos obligations militaires et votre durée de vie est de quatre-vingts ans en moyenne. Femme, vous accouchez dans la douleur et vous vivez environ quatre-vingt-dix ans.

ÂME : Une minute, si je renais en femme, je ne pourrai plus devenir le grand chef charismatique et le séducteur que vous m’avez promis.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Voilà bien un a priori d’homme. Vous vous trompez, l’avenir est aux tyrans féminins. Aux « tyranes ». Il suffit d’inverser les rôles. Tous les hommes seront à vos pieds et rien ne vous empêchera d’exercer vos pouvoirs de domination. D’ailleurs, les mœurs ne cessent d’évoluer. On voit de plus en plus de femmes à la tête de nations ou d’entreprises.

ÂME : Un accouchement, ça doit quand même faire très mal, non ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Je vous recommande la péridurale. Et puis, vous savez, l’orgasme sexuel féminin est neuf fois supérieur à l’orgasme masculin. Seules les femmes connaissent le vrai plaisir.

ÂME : Vous êtes sans doute mieux informés que moi en la matière.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Pourquoi croyez-vous donc qu’il naît tellement plus de filles que de garçons ? Les gens se renseignent avant de choisir.

ÂME : D’accord pour le sexe féminin, alors.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Venons-en à présent à votre mission globale. Vous ne vous en souvenez sans doute pas mais votre âme est apparue il y a de cela sept cent mille ans avec pour tâche d’accomplir une œuvre qui révolutionne complètement l’art de la peinture. Or que vois-je sur votre fiche ? Rien que quelques gribouillis à peine prometteurs en marge de vos cahiers d’écolier. Vous n’avez profité d’aucune de vos vies antérieures pour remplir votre mission.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL (déçu) : Et voilà pourquoi l’humanité reste à la traîne dans bien des domaines… Il suffit que quelqu’un n’accomplisse pas son destin sur la terre pour que tout un domaine artistique ou scientifique ne se développe pas !

ÂME : Avec tout mon travail en bas, je n’ai jamais eu une minute de libre pour mes loisirs.

ARCHANGE-JUGE MICHEL (consterné) : Vous vous moquez de nous ? Je constate ici que, dans vos existences précédentes, vous avez été chasseur de mammouths, conducteur de charrettes, chambellan dans un château, explorateur en Afrique, pêcheur de perles, acteur de cinéma et, avec tout ça, vous n’avez jamais déniché une petite semaine pour réaliser au moins un tableau ?

ÂME : J’ai bien peur de n’y avoir jamais pensé.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Il le faudra maintenant. L’humanité tout entière attend votre apport pictural. À cause de votre fainéantise, la peinture est toujours en quête d’un second souffle. Des centaines d’artistes et de graphistes vous attendent pour mieux s’exprimer et enrichir votre message. Certains meurent sans avoir rien peint.

ÂME : Je suis vraiment désolé. Je m’efforcerai de faire de mon mieux cette fois-ci. Quand même, peintre, c’est un métier de crève-la-faim. Il faut souvent attendre la cinquantaine pour être enfin reconnu.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (moqueur) : Et alors, Monsieur est pressé, il a un train à prendre ? Vous disposerez de quatre-vingt-dix ans pour réfléchir et acheter des pinceaux, ça ne vous suffit pas ?
ÂME : En plus, en tant que femme, j’aurai encore plus de mal à m’imposer…

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Les difficultés accroîtront vos mérites. Si votre œuvre est aussi bouleversante que nous nous y attendons, si vous réalisez votre Joconde, je m’engage à vous accorder 700 points de bonus à votre prochain passage. Voilà qui vous autorise 100 points de malus ! De quoi mener une bonne petite vie de débauche entre deux toiles.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Si Monsieur est pressé, on peut lui arranger le coup de Mozart.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Bonne idée, le coup de Mozart !

ÂME (intéressée) : C’est quoi, le coup de Mozart ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Vous réalisez très vite votre chef-d’œuvre, vous êtes moyennement reconnu, vous gagnez juste assez pour survivre et continuer à composer en grande quantité mais aussi en grande qualité et puis, hop ! vous mourez jeune. À trente-cinq ans, comme Wolfgang Amadeus Mozart. On peut même aller jusqu’à trente-neuf. Si ça vous arrange.

ÂME (intéressée) : C’est tentant. J’accepte bien volontiers. Merci.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Attendez, nous n’en avons pas encore fini. Il nous reste à choisir votre mort.

ÂME : Ma mort ! Mais je suis mort !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Je parle de votre prochaine mort. Nous devons décider de tout par avance.

ÂME : Vous voulez dire que, la dernière fois, j’ai opté stupidement pour le platane ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Eh oui ! Vous voulez quoi maintenant ? Un autre accident de voiture, une overdose de cocaïne, être assassiné par un de vos fans ou de vos soupirants éconduits ? Nous disposons de toutes les morts possibles : la bavure policière, le pot de fleurs qui tombe d’un balcon par hasard, la noyade, le suicide. Plus la mort est douloureuse, plus le bonus est important. Grace à leurs 500 points de bonus, beaucoup de cathares jetés au feu ont pu ainsi en finir avec leur cycle de réincarnations. L’immolation par le feu, c’était la mode, à l’époque. Mais il y a désormais plus moderne : 300 points de bonus pour avoir péri condamné innocent sur une chaise électrique ou victime d’un cancer généralisé.

ÂME : Tant pis pour les suppléments. Je souhaiterais mourir vite, sans m’en apercevoir et dans mon lit. M’endormir vivant et me réveiller mort.
ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Désolé, ectoplasme Donahue, mais avec votre note de – 230 points, nous ne pouvons pas vous offrir de décès aussi agréable. Votre passage de vie à trépas ne peut qu’être violent. D’ailleurs, cela dotera votre œuvre d’une aura supplémentaire.
Songez à Van Gogh ! Voilà un homme qui a su bien peindre, bien souffrir et douloureusement mourir. Du coup, il a mérité ses 600 points et a pu en finir avec son cycle de réincarnations. Il est devenu un esprit pur. Prenez-le pour exemple.

ÂME (plaintive) : Mais je ne veux pas souffrir !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : De toute façon, on n’est pas sur terre pour s’amuser. En plus, avec les parents que vous vous êtes donnés, vos débuts ne vont pas être roses !

ÂME : Quelle plaie ! Bon, je prends le suicide. Mais un suicide vite fait, rapide et sans douleur.

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Jetez-vous par une fenêtre.

ÂME : Impossible. J’ai toujours été sujet au vertige.

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Tranchez-vous les veines dans une baignoire d’eau tiède. Mais attention, si vous ne voulez pas vous rater, il faut entamer profondément vos poignets. Sinon, ça ne marchera pas. Veillez à bien aiguiser votre rasoir.
Moue écœurée de l’ectoplasme Donahue.

ÂME : Bon, va pour le suicide au rasoir…

ARCHANGE-JUGE GABRIEL (lissant les nœuds de la cordelette) : Donc, je récapitule. Nous sommes bien d’accord : vous renaissez femme avec un ulcère à l’estomac et des crises d’asthme. Vos parents divorcés vous battent comme plâtre. Vous vous dépêchez de peindre ce satané tableau. Vous mourez, veines tranchées, dans votre baignoire. Pour le reste, libre à vous d’improviser. Au suivant ?

ARCHANGE-JUGE RAPHAËL : Pas encore. Reste à rédiger la fiche signalétique.

ÂME : C’est quoi encore, ça ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Ne vous inquiétez pas. Il s’agit de déterminer quelques-unes de vos qualités. Mais là, vous n’avez pas votre mot à dire, c’est nous qui calculons.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : J’énumère :

  • Force physique : niveau inférieur à la moyenne.
  • Beauté : supérieure à la moyenne.
  • Intensité du regard : supérieur à la moyenne.
  • Sonorité de la voix : niveau moyen.
  • Charisme : niveau très supérieur.
  • Habileté aux jeux d’esprit : niveau inférieur.
  • Aptitude au mensonge : niveau supérieur.
  • Aptitudes techniques : niveau inférieur.

ÂME : Ça signifie quoi ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Que Madame aura du mal à passer son permis de conduire ou qu’elle sera incapable de réparer toute seule sa machine à laver. C’est tout.

ÂME : Bof ! Du moment que je serai belle et intelligente, je trouverai toujours quelqu’un pour me dépanner.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Je continue :

  • Intelligence : moyenne.

  • Capacité de séduction : niveau supérieur.

  • Endurance : niveau inférieur.

  • Opiniâtreté : niveau supérieur.

  • Aptitudes culinaires : niveau inférieur.

  • Irritabilité générale : niveau supérieur.

ÂME : Je serai irascible ?

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Assez, Oui.

ARCHANGE-JUGE MICHEL (agacé d’être sans cesse interrompu) :

  • Aptitude à jouer d’un instrument musical : niveau inférieur.

  • Aptitude au tir au revolver : niveau supérieur.

  • Goût pour les activités sportives : niveau inférieur.

  • Désir d’enfant : niveau moyen.

ÂΜΕ : Ah, il a bon dos, le libre arbitre : qu’est-ce que vous allez encore m’annoncer ? Si je serai douée pour les mots croisés ? Pour une réincarnation choisie, il y a quand même trop d’éléments prédéterminés et indépendants de ma volonté. Je proteste.

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Vous voyez, vous êtes déjà colérique ! Finissons-en :

  • Aptitude à la bagarre : niveau supérieur.

  • Pleurnicheries : niveau supérieur.

  • Goût pour l’aventure : niveau inférieur.

Allez, au suivant !

ÂME : Encore une question. Je me souviendrai de tout ça ?

ARCHANGE-JUGE MICHEL : Bien sûr que non. Vous ne vous souviendrez de rien, pas même de votre passage ici. Ce serait trop facile !

ARCHANGE-JUGE GABRIEL : Par moments, cependant, il vous semblera avoir des pressentiments, des intuitions. C’est tout ce qu’il vous restera de cette conversation. À vous de faire alors confiance à vos intuitions. Mais assez bavardé. Précipitez-vous pour descendre avant que vos parents n’aient fini de faire l’amour, sinon vous manquerez votre train. Allez, hop !

Client suivant !

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