Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 229 – HISTOIRE D’ANIMAUX

samedi 31 janvier 2015

229 – HISTOIRE D’ANIMAUX

Les conférences d’Amandine étaient de plus en plus courues. Dans la boutique de ma mère, ses affiches, où elle posait dans des tenues toujours très sexy mais jamais nue, se vendaient comme des petits pains. Leur succès phénoménal enrichit considérablement la petite entreprise familiale. Mais ce ne fut pas là la conséquence la plus importante des prestations si remarquées d’Amandine.
Au début, elles n’avaient attiré que des intellectuels, assoiffés d’originalité, et des curieux, avides d’ésotérisme en tout genre. Le bouche à oreille avait ensuite fait venir les scientifiques. Puis une chaîne de télévision avait eu l’idée de retransmettre un show de notre thanatonautesse. Assailli de questions, son standard téléphonique n’avait pas résisté. Soudain, les gens s’intéressaient à leurs karmas. Ils voulaient tout savoir : qui étaient-ils avant leur présente existence, que deviendraient-ils après ? Éternelles interrogations : D’où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ?1
Un soir, après une conférence, alors que nous étions réunis au restaurant thaïlandais, la conversation roula sur le thème des réincarnations animales. Était-il possible que tous les gens assis à cette table aient jadis été musaraigne, grenouille ou limace ?
Tout en nous apportant des apéritifs parfumés à la rose et des croquettes aux crevettes, M. Lambert vint se mêler à nos digressions. Il avoua se reposer parfois debout sur une jambe. La position lui procurait une sensation de confort incroyable. Il en déduisait avoir été autrefois héron et nous montra comment, en effet, il conservait avec un unique support un équilibre parfait.
Amandine « supposait » avoir été lapin. Elle aussi fit sa petite démonstration. Elle savait faire bouger ses oreilles de façon assez spectaculaire. Elle les articulait d’avant en arrière et on distinguait parfaitement le muscle au travail sur le côté de ses joues. Son nez frémissait parfois telle une truffe et elle nous rappela en riant qu’en plus elle adorait les carottes.
En y réfléchissant bien, il me sembla pour ma part avoir des souvenirs de renard. Lubie ou illusion ? Je perçus au fond de moi les sensations qu’on connaît lorsqu’on court au galop, à quatre pattes parmi les herbes. Je savais ce que c’était que plier puis déployer sa colonne vertébrale à chaque foulée, en l’équilibrant astucieusement de sa longue queue de fourrure. Je me concentrai davantage et je me souvins des longs hivers, blotti bien au chaud dans mon terrier avec ma renarde et mes renardeaux. Il n’existait pas de meilleur repos au monde.
Au printemps, je m’étais enchanté de longues courses dans la forêt, m’enivrant de l’odeur des mousses et du thym qui venait fouetter mon museau lorsque j’étais au grand galop. Comment pouvais-je savoir ce qu’est une course à quatre pattes ? Comment pouvais-je connaître la sensation de la chaleur du terrier durant l’hiver ?
Plus j’y réfléchissais, plus les souvenirs de ma vie de renard2 étaient précis. Je ne courais pas assez vite pour arriver à chasser efficacement. Je me rappelais des rencontres douloureuses avec des hérissons. L’odeur de la forêt. Quand j’étais renard, en respirant ainsi dans le sens du vent, je pouvais avoir une cartographie complète des alentours. Ça, je m’en souvenais. Comment était-ce possible ?
Les autres aussi s’étonnaient de souvenirs exogènes.
Le sujet passionnait tout le monde dans le restaurant. La conversation devint vite générale. Un gros monsieur au long nez s’attribua des souvenirs d’éléphant, une petite dame timide s’avoua ancienne caille, un bonhomme effacé se remémora sa vie de dinosaure Tyrannosaurus rex en exhibant des dents effectivement très pointues. Après les vies animales, on en vint aux vies humaines.
Détail étrange : beaucoup de maladies trouvaient, grâce au karma, des explications logiques. Ceux qui avaient la gorge fragile étaient souvent des réincarnations de guillotinés de la Révolution française. Les asthmatiques étaient d’anciens noyés. Les priapiques étaient d’anciens pendus. Les claustrophobes avaient été abandonnés dans des oubliettes. Les hémorroïdiens s’étaient fait empaler. Les parkinsoniens, électrocutés. Les fragiles du foie étaient empoisonnés. Les ulcéreux à l’estomac s’étaient fait hara-kiri lors de leur dernière vie. Les psoriasis avaient été brûlés. Les migraineux s’étaient suicidés d’une balle de revolver dans le crâne. Un myope avait été taupe.
Chacun se souvenait presque précisément d’existences farfelues. Dans le restaurant, il y avait évidemment beaucoup d’ex-chevaliers médiévaux, huit ex-pharaons, des ex-curés, des ex-prostituées.
Chacun avait des souvenirs de vies étrangères. Le plus probablement des scènes vues… à la télévision dans des films hollywoodiens. Car, autant je voulais bien croire ceux qui se prenaient pour d’anciens manants, autant il fut indispensable de signaler à ceux qui se prenaient pour Indiana Jones, Barbarella, Tintin, Astérix, ou Hercule Poirot, que ces personnages n’avaient jamais existé. Ce fut malgré tout un bon moment.
Lucinder vint nous rejoindre au restaurant. Il semblait lui aussi de bonne humeur. Il mangea avec appétit les nouilles au basilic, puis nous parla politique.
Après une première remontée, les sondages stagnaient. Lucinder sentait le moment venu de créer l’événement qui impressionnerait définitivement une opinion publique toujours volatile. Si Amandine pouvait raconter une véritable pesée d’âmes plutôt que de se contenter d’assener aux gens des concepts philosophiques et moralistes, ce serait beaucoup mieux, affirma-t-il. C’était lors de ce dialogue final préludant à la réincarnation que tout se jouait. Il fallait connaître en détail ce système de bonus et de malus. Ainsi naquit l’idée d’Entretien avec un mortel.
Impossible d’expédier là-haut une caméra ectoplasmique pour filmer une scène que nous-mêmes n’avions en fait qu’entr’aperçue. On pourrait évidemment observer les détails et répéter les phrases. Mais lequel d’entre nous disposait d’une mémoire suffisamment performante pour enregistrer puis restituer tous les dialogues télépathiques entre les archanges-juges et l’âme en voie de se réincarner ?
  • Maxime Villain ! s’écria Rose. Le reporter ectoplasmique, le journaliste du Petit Thanatonaute illustré. C’est un surdoué de la mémoire. C’est l’homme de la situation.
  • Parfait ! s’exclama Lucinder. Il est même capable de représenter la scène en dessins. Mes électeurs disposeront ainsi d’images du Paradis sans même quitter leur fauteuil.
Il calculait déjà le nombre de voix supplémentaires que ce témoignage lui rapporterait !
Je savais par moi-même que les ectoplasmes jouissent d’une vue parfaite puisqu’ils ne regardent qu’avec leur cœur et non plus avec leurs yeux. Freddy l’aveugle n’avait-il pas été le plus excellent des thanatonautes ? Pourtant, chaque fois que je rencontrais Maxime Villain, je me demandais comment il se débrouillait là-haut sans ses épaisses lunettes.
Petit, myope et rondouillard, avec sa barbichette et ses airs moqueurs, Maxime Villain évoquait irrésistiblement Toulouse-Lautrec.
Dès le lendemain, nous le fîmes venir au thanatodrome.
  • Quelle chance vous avez d’avoir une mémoire pareille, minauda Amandine quand il accéda à notre invitation. Moi, si je ne note pas instantanément, j’oublie tout de suite.
Le journaliste étira ses lèvres épaisses en un sourire navré.
  • Moi, mon problème, c’est justement que j’ai trop de mémoire, dit-il. Je préférerais oublier un peu de temps en temps.
Comme la jeune femme présentait une mimique étonnée, il s’expliqua :
  • Dès qu’une information entre dans mon cerveau, elle n’en sort plus. Je suis encombré de connaissances inutiles. Ma culture est tellement gigantesque qu’elle en devient pesante. Dix fois j’ai commencé d’écrire un livre pour m’arrêter après quelques pages tant, avec mes innombrables références littéraires, j’avais l’impression de commettre un plagiat. Pour créer une œuvre personnelle, il importe d’abord d’oublier toutes les autres. J’en suis incapable.
Moi qui avais toujours envié sa mémoire encyclopédique, je découvrais qu’elle constituait pour lui un handicap. C’est vrai que c’est parfois si agréable d’oublier… Si seulement je pouvais enfouir au fond de quelque méandre cette satanée deuxième vérité !
Du coup, Lucinder, taquin, s’autorisa à présenter comme une qualité exceptionnelle son énorme « faculté d’oubli ». Il était libre ainsi de prendre des mesures proposées par ses prédécesseurs et qu’il avait stigmatisées lorsqu’il était lui-même dans l’opposition. Il pardonnait volontiers à tous ceux qui l’avaient offensé, ce qui lui avait valu une réputation de magnanimité et avait beaucoup contribué à sa popularité.
Pauvre Maxime ! Lui ne savait pas oublier. Aussi demeurerait-il toujours journaliste et n’accomplirait-il jamais ses ambitions d’écrivain !
Autant bénéficier pour l’heure de ses capacités. Nous commençâmes à élaborer les dispositifs de sa mission. Nous mîmes au point le plan suivant : Stefania, Rose, Amandine et moi ferions diversion en discutant avec les anges tandis que, de son côté, Maxime gravirait le plus haut possible la montagne de lumière afin de pouvoir écouter les jugements ultimes.
Inutile d’attendre plus longtemps. Trois jours plus tard, notre groupe s’envolait pour un reportage ectoplasmique encore plus sensationnel que ces récits des batailles du Paradis qui avaient valu à Villain une notoriété unique en son genre.
Maxime entreposa l’ensemble des dialogues dans son cerveau. Avec les dessins afférents, ils furent publiés dans le Petit Thanatonaute illustré et plus tard dans Entretien avec un mortel, second ouvrage d’Amandine Ballus. Le manuscrit original, document de valeur historique, se trouve actuellement sous verre au musée de la Mort du Smithsonian Institute de Washington.

2Cela se rapporte à une regression des vies antérieurs de Bernard Werber, ou il aurait été effectivement réincarné en renard.voir sa conférence en Corée, who I am

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