Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 227 – NOMBRIL

samedi 31 janvier 2015

227 – NOMBRIL

Raoul était reparti à la recherche de sa mère qui, ignorant son revirement, se terrait toujours. Il parlait moins, mais il semblait toujours habité par la rage. Privé des effets anesthésiants de l’alcool, il était chaque jour plus amer. Après avoir si longtemps tenté de rejoindre son père, il ne parvenait plus à présent à trouver sa mère. Après tout, ce n’était qu’une quête psychanalytique courante. Encore une fois le complexe d’Œdipe faisait des siennes. Si ce n’est que Raoul avait tout inversé. Il était amoureux de papa et voulait tuer maman.
Stefania s’efforçait de le réconforter de son mieux et ils avaient, ensemble, de longues conversations. Avec moi Raoul se taisait, comme honteux de son comportement passé.
Amandine faisait maintenant figure de star. Elle était devenue notre thanatonautesse n°1. Elle allait et venait entre les Buttes-Chaumont et le Paradis où saint Pierre, avec qui elle était devenue très liée, l’appelait, prétendait-elle, « ma petite initiée ».
Lucinder grimpait dans les sondages préélectoraux tandis que Rose et moi nous préoccupions surtout de la géographie complète du Paradis. Qu’y avait-il après la zone de pesée des âmes ? Nous l’avions maintes fois approchée, mais jamais nous n’étions parvenus à contourner la montagne de lumière pour découvrir ce qu’il y avait derrière, nos cordons argentés s’avérant trop courts. Et comme en plus Rose était enceinte, aucun de nous deux n’avait envie de risquer sa vie pour le savoir.
Mon astronome d’épouse persistait à penser qu’au bout du trou noir se trouvait son contraire, une fontaine blanche projetant les âmes à la façon d’un fusil à canon évasé. Les morts étaient aspirés d’un côté puis propulsés de l’autre vers leur réincarnation. En attendant d’y aller voir, elle s’était attelée plus prosaïquement à une étude sur les rayons gamma, davantage chargés d’énergie que les rayons X ou ultraviolets. Elle mit au point un nouveau détecteur de rayons gamma qui nous permit d’encore mieux observer, depuis la Terre, les abords du Paradis et le centre de notre galaxie.
Finissant de prendre mon bain, je m’attardais un jour à considérer l’eau qui s’évacuait en glougloutant dans la bonde. Tout le secret de l’astronomie était là, dans ce vortex, tel un trou noir où se précipitait cette eau usée. Un cercle au centre plein d’énergie. Je songeais à la vieille énigme de Raoul : comment tracer un cercle et sa circonférence sans lever son stylo ?

L’eau partait vers les égouts. Mais par où s’évacuaient nos âmes ? En toute chose, ne jamais rechercher la tête, toujours se concentrer sur le centre. Stefania affirmait que le vrai moi réside dans l’ancien corridor qui nous relie un temps à notre mère. Le nombril. Par là, nous avions reçu nourriture, sang et force et puis, à la naissance, la porte s’était refermée. Mais, selon Stefania, le nombril n’en demeurait pas moins un point important. Notre centre de gravité, donc notre centre réel.
En contact avec toutes les zones qu’il avait jadis nourries, il suffisait de le réchauffer en cas de maladie pour qu’il irradie tout le corps.
Avec le nombril de notre ventre, nous commençons à vivre. Dans le nombril de la galaxie, nous mourons.
Je fixai la baignoire maintenant vide et enfilai un peignoir sur ma peau moite.

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