Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 217 – EN BONNE COMPAGNIE

samedi 31 janvier 2015

217 – EN BONNE COMPAGNIE

Stefania, qui avait retrouvé son allant, accosta un ange qui semblait simultanément homme et femme. Ses compagnons ne lui adressaient pas la parole et lui-même ne paraissait pas souhaiter leur compagnie.

- Quel est votre nom ?

Lui non plus n’était pas trop surpris de nous voir là. Il répondit volontiers :

- Samaël. Mais, dans votre monde, on m’appelle plus souvent Satan ou ange de la Mort ou Hadès ou Grand Hermaphrodite, Nergal pour les Sumériens, Seth pour les Égyptiens. Je dois être connu encore sous des tas d’autres noms mais, désolé, ils ne me viennent pas tous à l’esprit.

Lui brillait d’une lumière étrange… Une lumière noire ! Un peu comme ces lampes qui, dans les boîtes de nuit, donnent aux vêtements blancs une coloration crue.
Stefania réprima un mouvement de recul.

- Et on vous tolère ici, au Paradis ?

Il eut un rire tonitruant.

- Bien sûr. Paradis, Enfer, c’est la même chose. On me tolère ici comme en bas, dans votre monde. Je suis d’ailleurs le plus indispensable de tous les anges. Je séduis les ignorants, je les pousse dans leurs mauvais penchants pour mieux leur prouver leur ignorance. Certes, je n’ignore pas que j’ai, sur terre, une mauvaise image, mais pourtant ce n’est qu’en prouvant leur ignorance aux ignorants qu’on peut les faire progresser ! Grace à moi, ceux qui ont tout faux peuvent se reprendre. Votre sagesse populaire ne dit-elle pas qu’avant de remonter il faut toucher le fond ? J’aide les gens à toucher le fond pour remonter.

Soudain, son expression n’eut plus rien de « satanique ».

- En fait, je suis au service du Bien mais peut-être de façon trop originale pour que vous le compreniez.

Stefania réfléchissait. Moi, j’avais déjà compris. Ce n’était ni en s’empiffrant, ni en forniquant, ni en s’enivrant qu’on déclenchait catastrophes et conflits mortels ! Les plus grandes guerres ont toujours été lancées au nom du Bien, jamais en celui du Mal. Et cette même sagesse populaire invoquée par Samaël n’assurait-elle pas aussi que d’un mal peut venir un bien ?
Comme il s’éloignait, un ange se présentant comme étant saint Pierre-Hermès-Aniel-Mercure, l’ange des éclaircissements, nous expliqua que les diables n’étaient que les ombres des anges.

- Vous êtes saint Pierre ! s’exclama Stefania, l’Italienne qui n’avait pas oublié son catéchisme. Vous êtes le saint Pierre gardien des clefs du Paradis ?


- Mais oui, dit-il. De précédents Grands Initiés m’ont désigné ainsi parce que je suis souvent le seul ange à prendre le temps d’informer les nouveaux venus.


- Saint Jérôme-Xochipilli s’est déjà donné la peine de nous fournir quelques explications.


- Alors vous avez eu de la chance.


- Ça signifie quoi, « les clefs du Paradis » ?

Saint Pierre-Hermès hocha gentiment la tête.

- Il n’y a pas de clefs au sens matériel du terme. C’est une image. En fait, je donne les clefs qui permettent de comprendre le Paradis.

Là-dessus, il revint sur les soixante-douze anges principaux. Comme tout ange, ils ont leurs revers ténébreux, soixante-douze diables principaux, donc. Tous disposent de leur propre palais qu’on nomme ici une sphère. En tout, il y en a ainsi cent quarante-quatre.
Saint Pierre-Hermès est prolixe. Il ouvre d’autres serrures. Gabriel, le Grand archange, est la projection du Diable lui-même, et vice versa. Aux trois archanges correspondent trois Grands Princes Démons : Belzébuth, Shaïtan et Yog Sottoth, le Chaos Rampant décrit dans l’Apocalypse.
    - Impressionnant, celui-là, non ?
Il nous désigne un ange noir complètement filamenteux, glissant rapidement au-dessus du fleuve des trépassés. À son approche, les rangs tremblent comme sous un zéphyr glacé.

- Peut-on contacter les anges sans monter jusqu’ici ? Demandai-je.


- Bien sûr. Tout être humain a réellement son ange gardien et son démon personnel.

Ainsi, et depuis toujours, l’imagerie populaire qui m’avait paru si naïve n’avait fait que révéler la « vérité » vraie. Ange gardien, démon personnel…
Les Grands Initiés avaient transmis leur savoir sous la forme la plus accessible possible et, du coup, « on » ne les avait pas pris au sérieux, qualifiant toutes ces croyances de pure superstition. Pourtant, « on » savait. Du moins, beaucoup de gens savaient. Et depuis longtemps. Depuis toujours.

- Ange gardien et démon personnel sont donnés le jour de la naissance. Ils seront là ensuite pour intercéder en faveur de l’âme lors de sa pesée par les archanges. Il existe un moyen simple de faire appel à eux. Il suffit de prier ou encore de produire une émotion correspondant au domaine de l’un d’entre nous. Une vibration secoue alors le méridien de sa sphère. L’ange descend pour juger s’il y a lieu d’intervenir. Nous fonctionnons uniquement sur un mode vertical, de haut en bas et de bas en haut. Nous sommes associés chacun à un méridien émotionnel, faisant fonction de monte-charge, lequel n’est programmé que pour un unique état : colère, paix, harmonie… Pas de libre arbitre. Impossible de changer de registre. Moi, par exemple, je n’aide que ceux qui veulent « comprendre », puisque je suis saint Pierre-Hermès, l’ange des clefs et des éclaircissements.

Voilà. C’était aussi simple, aussi « mécanique » que cela. Il suffisait d’y penser pour qu’un ange intervienne. Je saisissais enfin la puissance et l’utilité de la prière. Prier, c’est solliciter l’intervention d’un ange très précis.

- Évidemment, il y a un prix à payer, précisa notre initiateur.

Je fronçai mes sourcils ectoplasmiques. Comment ça, les services des anges n’étaient pas gratuits ? Comment se monnayaient-ils donc ?

- En karma. C’est un troc. Il faut être prêt à renoncer à une part de ses énergies pour réaliser un vœu, à moins de disposer d’un état de pureté intérieur tel qu’il permet de recevoir sans compensation l’aide angélique. Mais c’est rare.

Un troc ? Oui. Un peu comme dans Faust. Il faut vendre son âme pour avoir du pouvoir. Je consignai mentalement les clefs fournies par saint Pierre-Hermès :
Toujours respecter les anges et ne pas s’autoriser la moindre pensée négative à leur égard.
Toujours passer par leur hiérarchie : la sollicitation doit être transmise aux anges inférieurs spécialisés par les anges supérieurs généraux.
Chaque sollicitation se paie en perte d’énergie, en érosion du karma, en sacrifice de sa propre personne, à moins de jouir du comportement d’un saint.
On peut solliciter aussi bien un ange qu’un diable. Leur efficacité est identique, seul le prix à payer diffère. Pour accomplir une vengeance, il vaut donc mieux faire appel à un ange de justice qu’à un diable de colère.
On ne peut demander à un ange qu’une chose à la fois. Un ange égale une mission et pour une période donnée.
La mission accomplie, libérer l’ange en se disant « je n’ai plus besoin de toi ». Un ange ne doit pas demeurer trop longtemps sur terre. Il y génère un désordre. Il lui faut réintégrer au plus vite son palais. S’il reste trop longtemps vide, des énergies négatives risquent de remonter des sphères inférieures correspondantes.
La haine fait vibrer la sphère correspondant à la hiérarchie des haines, laquelle est sans doute gérée par un diable des mondes inférieurs. L’amour mobilise une sphère des mondes supérieurs. Les anges blancs sont activés par l’amour du Bien, les noirs par l’amour du Mal. Quoi qu’il en soit, toutes les prières sont entendues.
Soudain, l’existence me devint très claire. Dans la vie, on obtient toujours ce qu’on désire. Lorsqu’on ne l’obtient pas, c’est qu’on ne le désire pas vraiment. Les anges, eux, distinguent les véritables désirs des caprices d’enfant. Ils ne réalisent que les premiers.
Sur ces bonnes paroles télépathiques, je me dis que si le monde entier apprenait qu’il était possible d’avoir tout ce qu’on désire, on n’en avait pas fini avec les problèmes. Les Grands Initiés de tout temps avaient eu raison d’entourer toujours leurs révélations de mystère.
Saint Pierre-Hermès sursauta comme s’il venait de recevoir un appel et nous quitta. Probablement quelqu’un sur terre était en train de prier pour qu’il vienne.
Amandine, Stefania, Raoul, Rose et moi continuâmes à parcourir les lieux autant que nous le permettaient nos cordons ombilicaux noués.
Des séraphins s’ébattaient comment autant de petits oiseaux-mouches à forme humaine. J’en attrapai un et remarquai alors qu’il était nanti de six ailes, semblables à celles des libellules.

- Pourquoi as-tu six ailes, petit ange ?

Il me toisa avec dédain.
C’est écrit dans toutes les Bibles. J’ai deux ailes pour me couvrir la face, deux autres pour me couvrir le sexe, deux enfin pour voler.
Face à ce minuscule angelot qui se moquait de mon ignorance, j’osai la grande question qui m’avait brûlé les lèvres pendant tout notre entretien avec saint Pierre-Hermès. Mais j’avais compris que le grand fournisseur de clefs ne consentirait à donner que celles qu’il voulait bien confier. Mon séraphin était sûrement moins expérimenté en la matière.

- Dis-moi, bon angelot, j’ai vu ici des trépassés, des anges, des archanges, des diables… Mais y a-t-il un dieu, un dieu au-dessus de vous ?

Il eut un infime mouvement en direction de l’arrière de la montagne.

- Qu’est-ce que j’en sais ? dit-il. On n’a jamais aperçu de dieu par ici mais certains anges croient cependant que Dieu existe et qu’il est partout. Pour ma part, je suis agnostique. Je suis comme saint Thomas que tu croiseras peut-être, je ne crois que ce que je vois.

Il eut un petit rire d’ange.
J’insistai, contemplant moi aussi la montagne de lumière du jugement dernier.

- Et là derrière, est-ce que le couloir du Paradis se poursuit ?


- Qui sait ? fit-il avec malice. Peut-être que oui et peut-être mène-t-il à Dieu. Moi, ma place est ici. Et toi, ta place est en bas.

Il battit des ailes et s’enfuit.
Rose nous poussait à aller voir derrière la montagne s’il existait bien une fontaine blanche équilibrant le trou noir, mais nos cordons d’argent étaient déjà beaucoup trop étirés pour s’aventurer plus loin. De surcroît, Stefania insistait pour que nous regagnions au plus vite nos enveloppes charnelles. Nous étions partis depuis un bon moment et il fallait nous dépêcher si nous ne voulions pas courir le risque de ne retrouver que des tas de chairs nécrosées.
À regret, nous nous précipitâmes vers notre thanatodrome.

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