Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 213 – CHEZ LES ANGES

samedi 31 janvier 2015

213 – CHEZ LES ANGES

Mon second voyage ectoplasmique se passa moins bien que le premier. Lors de mon premier envol, je ne songeais qu’à secourir Rose et penser aux autres permet d’oublier ses propres angoisses.
Là, je réfléchissais à trop de choses en chemin. Y aurait-il des mercenaires d’un autre haschischin ou quelques adorateurs de Belzébuth en embuscade, prêts à nous attaquer par surprise et à couper nos cordons ombilicaux ?
J’avais peur.
Je cachais ma peur.
En escadrille serrée, nous filions dans l’espace à la vitesse de la pensée. Nous traversâmes le Soleil qui, en raison de la rotation terrestre, se trouvait alors directement sur la voie menant au centre de la galaxie.
Je refoulais ma sempiternelle question parasite (« Mais au fait, qu’est-ce que je…»). Enfin, vous voyez de quelle question je veux parler.
Revoir les cosmonautes russes ne me fit même pas rire. Passer parmi les météorites me donnait la chair de poule et l’approche de chaque nouvelle planète me semblait une bonne occasion de reposer mon ectoplasme.
Je considérais la galaxie alentour. Comme c’était grand ! Des étoiles en veux-tu en voilà. Quelqu’un devrait monter faire le ménage parmi toutes ces étoiles qui traînent dans la Voie lactée. La Voie lactée ! Les Grecs l’avaient appelée ainsi parce que cette giclée d’étoiles leur évoquait une giclée de lait sortie du sein de la déesse Héra, épouse de Zeus.
Baignés de lait maternel, nous voguons en touristes vers le pays des morts.
Pour oublier mes craintes, je me régale du spectacle sans cesse renouvelé du monde intersidéral. En même temps qu’il vole, mon ectoplasme voit tout.
La nébuleuse d’Orion ressemble à une coquille Saint-Jacques en passe de se dissoudre. J’y distingue le nuage d’étoiles nommé Tête de Cheval qui ressemble en effet à une sorte de cou terminé par un angle. Plus loin sur ma gauche, il y a la ligne en rebond de la constellation du Cygne et puis les étoiles variables des Nuages de Magellan, pareilles à une salière renversée. Arrive la supernova de Véga. Tous ces noms m’apparaissent naturellement à l’esprit mais, en fait, c’est Rose qui me les souffle à distance. Elle a compris que ce spectacle astral me fascine et elle m’apporte de son savoir. Merveilleuse femme !
Virage. Loin devant nous, à droite, on distingue la galaxie d’Andromède. Elle est sœur de la nôtre et séparée d’à peine deux millions d’années-lumière. Autour de son axe central, les étoiles d’Andromède sont plus jaunes que les nôtres. Sans doute parce qu’elles sont plus jeunes. On pourrait en déduire que notre bonne vieille Voie lactée est plus âgée que sa parente Andromède.
Un cours d’astronomie en plein espace, c’est fabuleux ! Plus passionnant que n’importe quel safari.
Mais, ici aussi, il y a des fauves. Dans la constellation du Chien de Chasse (pur hasard), deux galaxies sont sur le point de se toucher. La plus petite, en forme d’oursin, est attirée par la plus grosse, en spirale.

- C'est la galaxie M 51, une galaxie Carnivore, m’explique télépathiquement Rose. Elle est si énorme qu’elle aspire toutes les autres galaxies qui passent à sa portée. Là, elle est en train de dévorer la galaxie NGC 5195. Quand les deux masses seront suffisamment proches l’une de l’autre, l’un des bras spiralés de M 51 s’avancera pour capter NGC 5195.


- Et la « manger » ?

- Non. Elles s’associeront pour former une galaxie encore plus immense, donc plus attirante et encore davantage Carnivore.

Comme quoi la prédation est partout présente. Même la matière inerte connaît ses drames.
Nous filons toujours vers notre objectif central. Nous traversons des systèmes planétaires exotiques, des nuages de poussières rouges et blanches, des météorites gelées avec leurs prémices de vie prêtes à éclore sur une planète qui leur permettra d’exister. Des zones d’amas d’étoiles succèdent à de grandes étendues vides où il n’y a plus que le noir, le froid et le rien.
Voici enfin la corolle du trou noir de la mort. Des étoiles s’entrechoquent sur son bord, cernant l’entrée du gigantesque tunnel d’un cercle effervescent.
Nous nouons nos cinq cordons argentés en une tresse de sécurité bien serrée et, utilisant l’une des chorégraphies ectoplasmiques de Freddy, repartons à l’abordage de la dernière zone.
Premier territoire : nous sommes aspirés dans le vortex, tout comme le « jus lumineux » des étoiles voisines et toutes sortes d’ondes et de particules. Nous parvenons sur la plage du Continent Ultime. La membrane du premier mur comatique vibre comme un tympan quand on la percute ou la traverse. Tiens, le monde des morts ressemble aussi à une oreille humaine. Schlouf ! Je passe le mur mou.
Deuxième territoire : à nouveau la peur du passé, la lutte contre des monstres infatigables. Ces cerbères seront toujours là à m’attendre au pays de la fin.
Troisième territoire : encore mes fantasmes, toujours plus rouges, toujours plus noirs. J’aime bien les retrouver. Comme ce doit être affreux, une vie sans fantasmes ! Je ne me laisse cependant pas engluer, ni par mes désirs ni par mes plaisirs.
Quatrième territoire : patience. Le fleuve des trépassés s’écoule lentement dans la plaine orange. Je survole la masse grouillante en prêtant cette fois plus d’attention à ceux qui la composent. Miracle, je reconnais tant d’êtres que j’ai rêvé de rencontrer ! Marilyn Monrœ, Philip Κ. Dick, Jules Verne, Rabelais, Léonard de Vinci. Se pressent aussi quelques figures mythiques de mes livres d’histoire : Charlemagne, Vercingétorix, George Washington, Winston Churchill, Léon Trotski.
Elle est si hétéroclite, cette foule… Il y a là encore James Dean, Fred Astaire (qui ne peut s’empêcher d’esquisser quelques pas de claquettes pour passer le temps), Molière, Gary Cooper, la reine Margot, Lilian Gish, Louise Brooks, Zola, Houdini, Mao Tsé-toung, Ava Gardner, les Borgia (groupés en famille autour de Lucrèce).
Les plus impatients s’efforcent de demeurer bien au centre du fleuve pour rejoindre la lumière au plus vite. Les moins disciplinés trament aux alentours. Beaucoup profitent de cette halte pour des rencontres insolites.
On se dispute dans la famille du dernier tsar de Russie, chacun reprochant aux autres de n’avoir pas prévu la Révolution. Louis XVI s’efforce de les réconcilier : lui non plus n’a pas vu venir le coup. Il se détourne pour discuter cartographie avec Marco Polo. La vraie passion de ce sympathique ectoplasme royal, c’était ça : la cartographie. Il s’intéressait un peu aussi à la serrurerie, mais dessiner les fleuves du Canada et déplacer les mots Terra incognita étaient vraiment le hobby préféré et inconnu de Louis XVI.
Le Paradis, c’est vraiment le dernier salon chic où l’on cause ! Je repère de haut Victor Hugo avec sa grande barbe, en train de draguer Diane chasseresse. Raoul est sympathique mais il lance toujours des énigmes et n’en donne pas la solution. J’atterris près de Victor Hugo et en profite pour lui réclamer la solution de sa charade sur la pâtisserie. Au début, il est agacé car je le dérange de sa drague mais lorsque je lui explique mes raisons, il éclate de rire et m’explique.
« Mon premier est bavard, c’est un bavard. Mon second est un oiseau, c’est oiseau. Mon troisième est au café, c’est café. Solution : la pâtisserie c’est la Bavaroise au café. En effet c’était tellement facile que je n’y avais pas pensé. »
Quelle chance de pouvoir poser les questions aux personnes les mieux renseignées. Si je disposais de davantage de temps, je chercherais Stradivarius pour connaître le secret des colles de ses précieux violons. Je tenterais de savoir où a disparu Saint-Exupéry et pourquoi d’en haut on distingue des dessins géants sur le Chili et le Pérou.
Je repère soudain un visage connu. Mon arrière-grand-mère Aglaé ! Je me précipite vers elle. Elle me reconnaît aussitôt et comprend d’emblée pourquoi je me suis approché si vite. Oui, elle avait vu comment je m’étais comporté à sa mort mais elle ne m’en voulait pas car elle avait lu dans mon cœur mes véritables sentiments. Tant d’autres qui pleuraient n’étaient que des hypocrites avides d’attirer l’attention !
Je suis si content que j’ai envie de chercher mon père pour le lui raconter. Mais mon arrière-grand-mère Aglaé m’apprend qu’elle l’avait déjà mis au courant et que, d’ailleurs, il est maintenant loin devant.
Je reprends mon vol, l’esprit plus léger.
En bas, Raoul recherche vainement son père, Amandine croise Félix et fait semblant de ne pas le reconnaître, malgré les appels désespérés du premier des thanatonautes. Stefania plane tranquillement au-dessus de la foule des trépassés, poursuivant son chemin vers la lumière. Mon astronome d’épouse est en tête de notre groupe, pressée de vérifier si le fond du trou noir donne sur une fontaine blanche.
Cinquième territoire : le savoir. Je découvre par hasard, et sans la demander, la recette du quatre-quarts. Un quart de beurre, un quart de farine, un quart de sucre, un quart d’œufs. Ça aussi, ça fait partie du savoir. Il ne faut pas que j’oublie la recette avant mon retour sur terre.
Sixième territoire : place à la beauté. Les parterres de dentelles violettes se succèdent. Mauves, ocre, rouges, jaunes, des images fractales chatoient à l’infini. Des papillons irisés s’échappent de becs d’hirondelles roses. Des grenouilles bleues, noires et blanches déploient des ailes de libellules. Une licorne d’or se dresse sur ses pattes arrière. La beauté est polymorphe. Comme la peur.
Septième territoire : nous débouchons ensemble devant Moch 6, nos cordons toujours bien liés.
Ce voyage était peut-être moins excitant de n’être plus le premier mais jamais les décollages ne deviendraient une routine. La navette Challenger n’avait-elle pas explosé alors qu’à force d’exploits on commençait à croire les vols spatiaux définitivement sans danger ? Rien n’est sans danger, même si la décorporation s’avérait une méthode de découverte de l’univers vraiment soft. À aucun instant, il ne nous fallait perdre notre prudence. Nous allions loin, très loin et vite, si vite. À ce rythme, le moindre incident pouvait prendre des proportions dramatiques.
Ce que nous découvrions maintenant, nous n’aurions jamais pu le déceler, fût-ce avec le meilleur télescope embarqué sur satellite ! Nous étions dans les étoiles, au centre de la galaxie, au fond du trou noir et avec la possibilité d’en sortir. Quel astronome pourrait nourrir plus grande ambition ?
Pour nous, les cinq mousquetaires de la mort, c’était maintenant le bout du voyage. Nous étions parvenus au grand rideau masquant le dernier aspect du trépas. Je m’avançai tandis que les autres hésitaient à me suivre. Ils voyaient bien que le fleuve des morts transperçait la membrane de Moch 6 mais appréhender le dernier visage de la vie emplit de crainte tout être raisonnable. Je haussai les épaules. Après tout, moi, j’y étais déjà allé. Je soulevai un pan du rideau terrifiant et invitai mes amis à me suivre.
Agressive et magnétique à la fois, la flamboyante lumière nous frappa. Pour ma part, surpris, je constatai être content de retrouver cette vaste plaine cylindrique blanche et ses voiles de brume. En bas, le fleuve des morts se scindait en quatre bras.
Apparurent les premiers halos des anges, si colorés, si lumineux face à nos ectoplasmes si ternes ! Si on me demande un jour quelle est la plus belle ambition d’un homme, je connais désormais la réponse : la plus belle ambition est de rendre son âme aussi belle que celle d’un ange bienveillant. Mais comment réaliser pareille prouesse ?
Un ange à l’allure sportive voleta vers nous et nous demanda les raisons de notre présence ici, avec nos cordons intacts. Curiosité ? Désir de faire avancer la science ? Même Stefania à la langue d’ordinaire si bien pendue resta coite. Ce fut « lui » qui répondit à notre place :

- Vous êtes des Grands Initiés, n’est-ce pas ?


- Des quoi ? s’étonna Raoul.


- Des Grands Initiés, répéta patiemment l’ange.

Apparemment, notre intrusion ne l’étonnait pas trop. « Grands Initiés », « ils » avaient un terme pour désigner les « vivants » qui s’avançaient jusqu’ici. Cela signifiait que d’autres nous avaient déjà précédés et avaient gardé l’information secrète. D’autres thanatonautes ? Des moines, des chamans, des rabbins, des sages qui, discrètement et sans l’aide des techniques modernes, se seraient adonnés à ce genre de voyage depuis la nuit des temps ?
L’ange souriait. Je compris alors pourquoi lui et ses confrères ne m’avaient guère posé de problèmes lors de mon premier passage au Paradis. Des « Grands Initiés », depuis toujours ils étaient accoutumés à en recevoir, même si, nous l’apprîmes par la suite, leurs visites n’avaient guère été fréquentes.

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