Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 194 – LA MORT EN FACE

samedi 31 janvier 2015

194 – LA MORT EN FACE

Je recule et deviens tout petit.
Mon ectoplasme se fige d’étonnement. Le sang cesse de gicler de mes doigts.
Derrière le masque de squelette, il n’y a qu’un squelette. Une autre tête de mort. La femme en satin blanc se l’arrache pour en découvrir une autre, puis une autre et une autre encore. Elle en rejette ainsi plus d’une centaine, comme autant de représentations identiques de la mort.
La mort, ce n’est que ça. La mort est la mort est la mort est la mort est la mort, et rien d’autre.
L’être ou la chose redevient titanesque. Ses jambes se transforment en tentacules qui m’emprisonnent. Je me débats de mon mieux. Comme je comprends à présent la terreur de Bresson !

- Tu vas regretter d’être monté ici ! s’exclame le squelette, avec de nouveaux rires.

Et comme il redevient femme masquée, je vois des doigts roses pourrir, de la chair moisir, se putréfier. Deux index ne réussissent qu’à traverser mon visage ectoplasmique en cherchant à me crever les yeux.
Soudain, je n’ai plus devant moi qu’une araignée recouverte de satin blanc.
Télépathiquement, j’essaie des formules magiques pour m’en débarrasser. « Vade retro Satanas. » Vainement. Me vient à l’esprit la litanie de la peur de Dune. Je la prononce : « Je ne connaîtrai pas la peur. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »
Je ferme les yeux et répète mentalement chaque phrase.
Le rire cesse et la femme en blanc explose en bulles de lumière.
Une seule demeure. C’est la lumière centrale qui nous indique le chemin. Au travers de cette clarté, j’aperçois en ombres chinoises les silhouettes de mes amis. Je les rejoins. Tous ont combattu leur monstre. Leur monstre personnel.
Freddy le confirme : nous avons passé Moch 1. Et Rose est toujours loin devant.
Après le premier mur comatique, la couleur change. Le bleu vire au violet, puis au marron. Il y a des reflets noirs. Sont-ce les teintes de l’Enfer ?
Nous ralentissons notre course tandis que, comme les grêlons d’une insolite tempête, les bulles-souvenirs fondent sur nous.
Le couloir se tord, se transforme en ressort. Je voyage toujours vers la lumière de la mort en essayant de ne pas prêter attention à leurs morsures. Quelle impression de force ! Il n’y a pas vingt minutes que mon âme est sortie de ma chair et je suis déjà à des centaines d’années-lumière.
Aucune sensation de perte, encore moins d’appauvrissement. Je viens simplement de quitter une armure rouillée. Je croyais que cette armure me protégeait. En fait, elle me compressait l’âme, le souffle, l’intelligence.
Avec cette armure, j’ai encaissé des coups, persuadé que mes blessures n’y inscriraient que de simples rayures. Vaste méprise. Tout a touché mes sensibles racines. Tous les coups de mon existence, je les revis un par un. Paradoxalement, ceux que j’ai reçus ont laissé moins de traces que ceux que j’ai donnés. Mon âme est comme un arbre où seraient gravés au canif des mots et des souvenirs.
Tout se passe très vite. Je revois ma naissance, ma mère me nourrissant de force, mon père me donnant des vertiges et seul à s’amuser en me forçant à jouer à l’avion, mes premières irruptions de boutons et la honte qu’ils me causèrent, mon accident de voiture, l’hécatombe des prisonniers de Fleury-Mérogis, Félix acculé au suicide, la foule du Palais des Congrès me conspuant, les lettres d’insultes, les lettres de menaces, et ma perpétuelle culpabilité. « Assassin ! Meurtrier ! », me lancent au visage des hommes dont j’ai oublié jusqu’au nom. « Assassin, assassin, assassin, assassin », me répète une voix intérieure. « Tu as tué cent vingt-trois innocents. » « Désolée, Michael, mais vous n’êtes pas du tout mon type d’homme. » Les mauvais souvenirs se mêlent à des cauchemars anciens.
À tout prendre, je préfère encore la rencontre avec la femme en robe de satin blanc. Tant pis, je fais face à mon passé avec le maximum d’honnêteté.
Rose est elle aussi freinée par la grêle des bulles-souvenirs. Je tiens peut-être là l’occasion de la rattraper. Je m’approche avec beaucoup de difficultés, luttant contre la tempête de ma propre vie. Je progresse pourtant. Ça y est, je l’ai presque rejointe. Télépathiquement (puisque ainsi s’expriment les ectoplasmes), je lui lance : « Nous sommes venus te chercher pour t’aider à redescendre. » Elle ne me prête aucune attention. Elle a retrouvé son premier amour. C’est un astronome américain. Quand il l’a laissée tomber, elle a cherché à le reprendre en poursuivant les mêmes études que lui. Rose ne m’en avait jamais parlé. Maintenant, je comprends mieux nombre de ses sentiments.
Elle discute avec les souvenirs de son amant. Il lui dit qu’il s’ennuyait avec elle. Il lui dit que, dans un couple, le plus important est de ne jamais s’ennuyer. Elle était douce et gentille, certes, mais elle ne lui apportait rien de spécial. C’est pour cela qu’il l’a quittée.
En larmes, Rose s’enfuit. Je n’ai pas eu le temps de lui jurer que non, on ne s’ennuie pas avec elle que, déjà, elle a traversé le deuxième mur comatique.
Je ne puis courir après elle. Freddy me retient par mon cordon argenté. Il me rappelle que le but de cette expédition consiste à tous rentrer vivants sur terre et que, si je me précipite trop, je briserai mon cordon et ne pourrai plus ni secourir Rose ni faire demi-tour.
Freddy, Stefania, Raoul et Amandine me tenant les mains, nous passons ensemble Moch 2.
Stefania nous a certes souvent vanté les plaisirs du pays rouge mais je n’avais jamais imaginé tant de fantasmes et de perversions concrétisés ! Une autre Amandine, l’Amandine que j’ai si longtemps désirée, se présente en guêpière et bas résille et tente de m’enlacer. Je cherche comme échappatoire la véritable Amandine mais celle-ci s’abandonne dans les bras d’un bel éphèbe noir aux muscles saillants.
De jeunes garçons caressent Raoul, dont je n’avais jamais pensé qu’il puisse refouler des tendances homosexuelles. Habituée des lieux, Stefania en profite pour se mêler un instant à une bande de jeunes filles qui connaissent les plus intimes ressorts d’un corps de femme. Sur la banquette arrière d’une Rolls Royce, Rose se livre à un prince de contes de fées.
J’ai envie de la tirer de là mais l’Amandine de mes fantasmes, dont la longue crinière blonde contraste avec ses vêtements de cuir noir, m’attrape le visage et le plonge entre ses seins tièdes tout en riant comme une diablesse.
De son côté, Freddy est entouré d’un harem de femmes arabes, toutes portant un diamant étincelant au nombril. Un par un, comme effeuillant une marguerite, il leur ôte leurs voiles de soie.
Où sommes-nous allés nous fourrer ? Mon Amandine de rêve me caresse le cou de l’extrémité de ses cils qu’elle fait battre très vite. Un papillon nerveux me chatouille de ses longues ailes de soie. J’avais donc ce fantasme-là ? C’est délicieux. Amandine me sourit avec un regard des plus coquins. Puis, avec sa bouche, elle me…

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