Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 188 – RIEN QUE DES ENNUIS

samedi 31 janvier 2015

188 – RIEN QUE DES ENNUIS

Nous voulions aller au bout de notre aventure et franchir le si difficile sixième mur. Il fallut pourtant des circonstances assez dramatiques pour nous contraindre à écrire le chapitre final de notre quête.
En juillet de cette même année, il se produisit un phénomène étrange. Les intégristes revenaient à la charge. Il y eut encore des graffitis sur nos portes : « Laissez Dieu tranquille », signé « Les gardiens du mystère ». Plus tard, des menaces de mort nous parvinrent par téléphone et par courrier. De nouveau le Saint-Siège entra en lice, en rappelant l’interdiction de décoller sous peine d’excommunication et édicta la fameuse bulle « Et mysterium mysteriumque » qualifiant d’hérétique quiconque tenterait de voir ce qu’il y avait derrière le sixième mur avant d’y être appelé par le Très-Haut.
« Les gens trop curieux meurent bêtement », martela une voix sur le répondeur du laboratoire. Raoul se fit tabasser en pleine rue. Comme à son habitude, il avait oublié de se défendre. Des curés et des imams s’unirent pour manifester, entourés de leurs ouailles, devant notre bâtiment. Des tonnes d’ordures furent déversées aux alentours. Les vitres du magasin familial volèrent en éclats, heureusement après la fermeture. Des badauds, ébahis par tant de rage, contemplèrent avec curiosité la boutique saccagée.
D’être de nouveau au centre d’une controverse, nous redevînmes à la mode. Auprès des jeunes, nous retrouvâmes notre statut de héros, acteurs de la plus grande aventure du millénaire. Eux faisaient la queue pour obtenir un autographe des célèbres thanatonautes Freddy Meyer et Stefania Chichelli, et vouaient un culte à la mémoire du précurseur Félix Kerboz. Notre échoppe, rapidement redécorée par des dizaines de volontaires bénévoles, ne désemplissait plus. Après les lettres de menaces affluaient les messages de soutien. On nous suppliait de ne pas plier devant l’obscurantisme et les craintes moyenâgeuses.
Dans d’orageux meetings, des bagarres éclatèrent entre partisans et détracteurs de la thanatonautique.
Ces derniers devenaient de plus en plus violents. Un jour que Rose, seule dans la boutique, remplaçait ma mère, une camionnette se gara devant l’immeuble. En descendirent trois hommes encagoulés et vêtus de blousons de cuir, brandissant des manches de pioche. Ils entreprirent aussitôt de mettre le magasin à sac et mon épouse comprit que son salut était dans la fuite. Mais ils la poursuivirent.
Elle prit ses jambes à son cou et fila vers la rue. Haletante, à bout de souffle, elle se réfugia sous une porte cochère. Les autres se rapprochaient vite. Elle reprit donc sa course sous les yeux de passants comme toujours indifférents. Elle vira à gauche, à droite, à gauche encore pour se retrouver acculée dans une impasse. Frêle jeune femme contre trois gaillards armés, Rose n’avait aucune chance. Ils l’abandonnèrent, bleuie d’ecchymoses, le front en sang.
Deux heures s’écoulèrent avant qu’un locataire du voisinage consente à se pencher sur cette femme étendue sur le sol, que d’autres avaient dépassée sans broncher, affirmant plus tard qu’ils avaient cru que ce n’était qu’une pocharde de plus, affalée à cuver son vin.
À l’hôpital Saint-Louis où on l’emmena d’urgence, des médecins désolés me déclarèrent qu’elle était arrivée trop tard pour qu’ils puissent la sauver. Elle avait perdu trop de sang. Encore heureux qu’un homme compatissant lui ait permis de mourir dans un lit d’hôpital, tant de gens agonisaient toute la nuit sur des trottoirs sans que nul ne songe même à alerter la police !
Rose était allongée, inerte, en salle de réanimation. Seuls des appareils la maintenaient en vie.
Que faire pour la sauver ? Je courus rejoindre mes amis. Raoul me conseilla de m’adresser à Freddy. Dans ces circonstances terribles, seul le vieux rabbin saurait comment agir.
Le sage strasbourgeois me prit entre ses bras et me fixa de son regard aveugle :

- Tu es prêt à tout, vraiment prêt à tout pour la sauver ?

- Oui.

J’étais catégorique. Rose était ma femme et je l’aimais.

- Assez pour risquer ta propre vie pour préserver la sienne ?


- Oui. Mille fois oui.

Le rabbin me dévisageait avec son âme, je le sentais. Avec son âme, il cherchait à percevoir si je disais vrai. J’attendis, le cœur battant, qu’il consente à me croire.

- En ce cas, voici la solution. Fixe une heure précise avec les médecins pour le débranchement des appareils. Nous tâcherons alors de décoller en même temps qu’elle. En nous accrochant à son cordon ombilical et en nous efforçant de le retenir avant qu’il ne se casse, nous parviendrons peut-être à la ramener à la vie. Tu viendras avec nous et c’est toi qui la sauveras.

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