Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 184 – TRAJECTOIRES CONCURRENTES

samedi 31 janvier 2015

184 – TRAJECTOIRES CONCURRENTES

La phase « que le meilleur gagne au sprint » fut moyennement intéressante. Comme les thanatonautes partaient maintenant le plus souvent seuls ou en petits groupes, ne disposant plus du soutien de la pyramide pour les arracher aux merveilles de la connaissance pure ou de la beauté idéale, beaucoup tranchèrent eux-mêmes leur cordon pour rester là-haut.
Demeurés plus lucides, peut-être en raison de leurs égarements passés, les dominicains furent les premiers à atteindre Moch 6 en se servant d’une des figures acrobatiques que leur avait enseignées Freddy. Pourtant, ils ne parvinrent pas à le franchir.
Il en alla de même pour notre équipe.
Progressivement, le public s’était désintéressé de nos expéditions et nous ne faisions plus la une des journaux.
Pour l’ensemble des gens, il semblait désormais évident que la thanatonautique n’était qu’une course sans fin. Moch 1, Moch 2, Moch 3, Moch 4, Moch 5, Moch 6… Pourquoi pas ensuite Moch 124 ou Moch 2018 avec toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, toutes les épreuves possibles et pourquoi pas un triathlon olympique ?
L’Osservatore Romano, organe de presse du Vatican, railla ces prétendus pionniers qui avaient osé douter de l’infini des cieux. « La thanatonautique est le dernier opium du peuple », titra le journal britannique Times.
La thanatonautique devint la cible des plaisanteries des caricaturistes, des showmen et des marionnettes de la télévision. Elle perdait tout caractère sacré pour devenir un fonds de commerce parmi d’autres.
Dans la boutique familiale, les ventes déclinaient. Ma mère et mon frère avaient beau lancer de nouveaux posters, des tee-shirts aux plus belles couleurs de l’au-delà, des casquettes avec motif en relief, des sandalettes ailées, des affichettes fluo visibles uniquement dans le noir, des rations alimentaires « spécial thanatonaute », les clients se faisaient rares. Bon, après Moch 6, il y aurait Moch 7, et quel intérêt ?
Raoul pestait :

- Ce n’est pas notre faute, quand même, si cette aventure commence à présenter des aspects répétitifs. Ce n’est pas nous qui avons inventé la géographie du Continent Ultime. Nous nous acharnons seulement à la découvrir et c’est toujours aussi passionnant.

Il ne décolérait pas. Si les gens se moquaient de notre entreprise, les crédits diminueraient. Les caisses noires présidentielles n’étaient pas inépuisables.
Lucinder nous restait pourtant attaché. Si le public ne se captivait que pour le spectacle, eh bien, qu’on lui en fournisse ! Il suggéra une série de cours de méditation télévisée, tous les dimanches matin, en remplacement des traditionnelles leçons d’aérobic. Freddy et Stefania y feraient merveille. Le Président avait même trouvé un titre pour leur show : « Le XXIIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. » Il en était très content.

- Il nous prend pour des singes savants ou quoi ? s’énerva Stefania.


- Il faut le comprendre, dis-je. Après tout, c’est normal que les gens se lassent de ces interminables murs comatiques. Moi-même, parfois, j’ai l’impression que nous n’en finirons jamais !


- Erreur ! s’exclama Freddy. Moch 6 sera la dernière frontière.

Nous le sommâmes de s’expliquer. Serein, insondable à l’abri de ses lunettes noires, le rabbin parla.

- Dans la Bible, dans la Cabale comme dans nombre de textes sacrés, il est écrit qu’il existe sept ciels. Sept ciels, donc sept territoires après la mort. Vous connaissez d’ailleurs tous l’expression « aller au septième ciel ». Sept, pas un de plus, pas un de moins. J’en ai discuté avec des religieux d’autres confessions et nous avons tous constaté que ce chiffre 7 revenait toujours pour décrire les pays de l’au-delà. Moch 6 sera probablement le dernier mur.

- Et qu’y aura-t-il derrière ? Demandai-je.

Freddy eut un geste d’impuissance.

- Le centre du trou noir, Dieu, un ticket de loterie, une luciole, une impasse peut-être… À nous d’y aller voir !


Sans enthousiasme, je me penchai sur mes boosters.

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