Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 182 – MOCH 5

samedi 31 janvier 2015

182 – MOCH 5

À son apogée, le thanatodrome des Buttes-Chaumont fit décoller simultanément près de cent vingt clercs de toutes les religions. Ils se rejoignaient ensuite dans le territoire jaune pour tenter le franchissement de Moch 5.

- Six… cinq… quatre… trois… deux… un. Décollage !

Premier étage. Départ des trente moines qui composeraient le sommet de la chorégraphie.

- Six… cinq… quatre… trois… deux… un. Décollage !

Deuxième étage, destiné à les soutenir.

- Six… cinq… quatre… trois… deux… un. Décollage !

Troisième étage, autre étai.

- Six… cinq… quatre… trois… deux… un. Décollage !

Les fondations de l’édifice.
En haut, tous s’attendaient aux abords de la corolle du Paradis puis tressaient méthodiquement leurs cordons en fonction des figures créées par Freddy. Un spécialiste des nœuds marins se joignit aux saints hommes pour les aider à composer des liens solides, faciles à faire et à défaire. Un moniteur de parachutisme apporta ses conseils afin que tous puissent rester le plus longtemps groupés, conformément aux techniques du vol en chute libre.
Soudés en une longue procession articulée, les thanatonautes traversaient d’abord les différents murs. Les morts en attente dans la zone orange les saluaient au passage car ils avaient pris maintenant l’habitude de les voir, ce qui constituait pour eux une distraction. Ils expliquaient même aux nouveaux arrivants qu’il n’y avait rien à craindre de cette troupe qui s’étirait, doublant tout le monde sans pour autant rompre leurs cordons ombilicaux.
Ce fut ainsi que la caravane mystique, forte de cent vingt thanatonautes, parvint, passé Moch 5, au sixième territoire. Au retour pourtant, ils parurent plus désabusés qu’excités. Ils ne semblaient pas du tout heureux d’avoir accompli ensemble ce grand progrès. Au contraire même, leur amitié avait l’air d’en avoir pris un coup et l’œcuménisme aussi.
Ils se plièrent cependant volontiers à notre interrogatoire.
Après le territoire jaune, dirent-ils, venait le territoire vert. Vert comme la végétation, le feuillage des arbres. Il y avait des fleurs splendides, des plantes merveilleuses s’achevant en étoiles multicolores. Le pays vert, c’était celui de la beauté absolue.

- Alors, quelle est l’épreuve ? demanda Raoul.


- Justement, c’est trop beau. La zone verte est insupportable de beauté, murmura un rabbin.


- C’est magnifique, approuva à contrecœur un moine bouddhiste.

Je n’y comprenais plus rien. Comment la beauté absolue pouvait-elle être une épreuve ? Freddy expliqua :

- C’est si superbe qu’on perd toute envie d’être homme pour ne plus souhaiter que devenir fleur à l’odorant calice. On en vient à se détester tant on se sent laid par rapport à tant de splendeurs. On voudrait se confondre avec la somptueuse végétation du lieu et ne plus exister sous aucune autre forme. Il est certes particulièrement pénible d’être confronté au savoir absolu mais d’être brusquement mis en contact avec la plus idéale beauté constitue une épreuve encore plus dure à surmonter.

Le rabbin aveugle semblait en effet pour une fois complètement désemparé. Au piano, il égrena tristement quelques notes d’une sonate de Chopin.

- Il a raison, dit sombrement Stefania. Recevoir la beauté pure après avoir subi la connaissance, ça vous enlève toute envie de redescendre. Il nous a été très difficile de nous y résigner. Heureusement, encore une fois, que nos cordons étaient solidement liés !

Raoul, Amandine, Rose et moi ne parvenions pas très bien à comprendre en quoi la vision de la beauté était une épreuve si déconcertante mais nous n’en complétâmes pas moins notre carte du Continent Ultime, repoussant encore la mention Terra incognita.

TERRITOIRE 6

  • Emplacement : coma plus 49 minutes.
  • Couleur : verte.
  • Sensations : de grande beauté, et aussi de négation de soi-même, d’être hideux. La vision de la beauté est une épreuve terrible.
S’achève sur Moch 6.
Le pays vert laissa aux dévots comme un goût amer. Ils n’avaient pas été préparés à voir la beauté. Les uns après les autres, ils prétextèrent des obligations diverses et rentrèrent chez eux. Ces splendeurs, ils voulaient les accaparer au seul profit de leur paroisse. Il n’était plus question de se faire la guerre comme au temps des haschischins, mais l’heure n’était plus à l’œcuménisme, plutôt au chacun pour soi. La course était lancée et que le meilleur gagne !
Freddy et ses trois disciples rescapés de toutes les guerres ectoplasmiques furent seuls à nous rester fidèles et à demeurer avec nous. Il faut dire qu’à force de constance, Amandine était parvenue à séduire le vieux sage aveugle. Le couple ne cachait plus son idylle. Quant aux autres Strasbourgeois, ils s’étaient accoutumés à la vie parisienne et n’étaient pas pressés de regagner leur yeshiva, surtout sans leur maître.
Les décollages reprirent en ordre dispersé. Chaque confession comptait sur ses champions. Chacune espérait être la première à découvrir « Dieu », sitôt franchi le barrage de la beauté. À beaucoup, il semblait évident que seul « Dieu » pouvait être là-bas, au fond du tunnel bleu, puis noir, puis rouge, puis orange, puis jaune, puis vert. La beauté était sa dernière parade, l’ultime frontière avant le Paradis.
Après avoir affronté ses souvenirs, au bout de la peur, écœuré de plaisir, toute patience lasse, saisi par la connaissance absolue, affolé par l’idéale beauté, qui donc pouvait-on rencontrer, sinon le Grand Architecte de l’Univers ?

Dans leurs thanatodromes respectifs, moines, sorciers, imams, curés et rabbins tendaient leurs mains vers lui.
Qui le rejoindrait le premier ?

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