Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 173 – GUERRES

samedi 31 janvier 2015

173 – GUERRES

Nous n’avions pas été les seuls à chercher des alliés. Les haschischins qui semblaient nous haïr personnellement se trouvèrent eux aussi d’insolites associés. Eux baptisèrent leur armée « Coalition » et la rassemblèrent dans le thanatodrome qu’ils avaient implanté au cœur même de leur ancienne forteresse d’Alamut. Pour commencer, ils se lièrent avec des moines shintoïstes du temple Yasukuni.
C’est là, dans ce lieu sacré proche de Tokyo, que sont honorées les âmes des 2 464 151 soldats tombés au cours de toutes les guerres du Japon impérial.
Quoi qu’il en soit, rabbins libéraux plus moines de Shaolin contre muftis haschischins plus moines Yasukuni, les hostilités ralentirent sérieusement l’exploration du Continent Ultime. Il y eut des batailles terribles, comme celle du 15 mai où deux cents soldats de l’Alliance affrontèrent six cents adeptes de la Coalition. Freddy, le pacifique Freddy, improvisa à cette occasion ce qu’il faut bien qualifier de première stratégie de lutte ectoplasmique.
Il envoya un petit groupe de taoïstes et de rabbins en éclaireurs tandis que le gros de l’armée alliée se dissimulait derrière le premier mur comatique, affrontant les bulles-souvenirs. La lutte était si chaude sur les pourtours de la corolle que les Coalisés en oublièrent l’existence de Moch 1. Dès que les Alliés s’y engouffrèrent, ils les poursuivirent en se tenant mutuellement le cordon ombilical pour se protéger. La mauvaise rencontre qui les attendait n’était pas celle qu’ils avaient escomptée. En effet, ce ne furent pas les Alliés mais les bulles-souvenirs qui les assaillirent.
Nos hommes profitèrent de la surprise pour couper le plus possible de cordons ombilicaux. Trois cents Coalisés, haschischins en tête, foncèrent ainsi ce jour-là vers la lumière.
Côté alliés, on se résigna à déplorer une petite centaine de ce qu’il fallait bien appeler des « morts ».
Freddy estima que si la victoire avait été somme toute facile, c’était parce que le passé des rabbins et des hommes de Shaolin était sans aucun doute beaucoup plus limpide que celui des haschischins. Eux n’avaient pas encouragé des massacres au Liban, pratiqué des attentats terroristes en tout genre. Ils n’avaient pas à se garder de leurs victimes d’antan en même temps que de leurs ennemis présents.
Paradoxalement, ces guerres ectoplasmiques donnèrent à la conquête de l’au-delà ses vraies lettres de noblesse. À travers le monde, les religions connurent un regain de ferveur en même temps que, hélas ! les fanatiques devenaient plus nombreux. Certaines sectes cherchèrent même à profiter de l’occasion pour s’élever au rang de religion reconnue. Il suffisait d’un commando pour mettre en péril les représentants d’une confession établie. Heureusement, les gens partaient nus pour le Continent Ultime. Ils n’avaient aucune possibilité d’emporter avec eux armes, mitraillettes, fusils ou même poignards. Sinon, étant donné la férocité des empoignades, c’eût été le massacre des clercs.
Faute de photos et de films, au début journaux et télévisions parlèrent peu des guerres ectoplasmiques. Mais, toujours à la pointe de l’information en la matière, le Petit Thanatonaute illustré eut l’idée de dépêcher son reporter, Maxime Villain. Ancien moine trappiste demeuré longtemps muet, ce journaliste avait acquis une fantastique mémoire visuelle. Si certains êtres sont des émetteurs, lui, toujours taciturne, était un récepteur. Il captait tout et le restituait ensuite à ses lecteurs. Pour eux, premier reporter ectoplasmique, il griffonna quelques images des combats terribles qui se déroulaient dans l’au-delà. Enfin une guerre propre et sans danger pour le citoyen moyen. Bien assis dans leurs fauteuils, de paisibles amateurs se passionnèrent pour l’invisible conflit.
N’empêche qu’il nécessitait des effectifs toujours accrus. Dans notre thanatodrome des Buttes-Chaumont, nous fûmes obligés d’abandonner nos appartements particuliers pour laisser place à une quantité de trônes d’envol. Cinquante clercs de l’Alliance au moins devaient désormais décoller simultanément si on voulait triompher de l’ennemi.
Le bâtiment s’était transformé en une véritable tour de Babel. Il résonnait de langues étrangères et souvent incompréhensibles les unes pour les autres mais, tous unis dans la même volonté de conquérir l’au-delà, les représentants des différentes confessions s’entendaient à merveille et se débrouillaient pour échanger leurs techniques de méditations et de prières.
L’Alliance devenait chaque jour plus hétéroclite. Aux rabbins libéraux, aux moines taoïstes et aux sages bouddhistes du début, s’ajoutèrent des marabouts animistes ivoiriens, des muftis turcs, des moines shintoïstes de l’île d’Hokkaido (ennemis traditionnels des moines shinto du temple de Yasukuni), des derviches tourneurs grecs et même trois chamans inuit, six sorciers aborigènes d’Australie, huit sorciers bushmen, un guérisseur philippin, un Pygmée dont nous ne comprîmes jamais les croyances ainsi qu’un sage cheyenne. Notre armée comprenait ainsi plus de deux cents pieux soldats, preuves vivantes qu’il est possible d’instaurer une parfaite harmonie entre toutes les fois terrestres.
Une ambiance sereine régnait dans le penthouse, lieu de rencontre de tout notre petit monde. Loin des rigueurs de leurs monastères, nos dévots échangeaient des plaisanteries de collégiens. Pour ma part, je tentai de faire bonne figure en proposant une énigme :

- Vous savez comment on peut tracer un cercle et son axe sans lever son stylo ?

Moines et rabbins se passionnèrent pour ce défi au bon sens.

- Impossible ! finirent-ils par s’exclamer.


- Ni plus ni moins que la thanatonautique, répondis-je avec flegme avant de leur indiquer la solution.

Derrière, j’entendis Raoul, toujours en avance d’une énigme, débiter à une assistance attentive la charade de Victor Hugo :

- Mon premier est bavard. Mon deuxième est un oiseau. Mon troisième est au café. Mon tout est une pâtisserie.

Il y avait là matière à discussion. Surtout parce que la solution semblait simple. Tandis que Freddy jouait du Gershwin sur le piano et qu’Amandine concoctait ses savants cocktails, je me creusais la cervelle : « Mon premier est bavard ? Une pie. Mais une pie, c’est aussi mon deuxième, l’oiseau… Et qui, quoi, se trouve dans un café : un poivrot, un serveur, une bière ? »

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