Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 164 – CÉCITÉ ET CLAIRVOYANCE

vendredi 30 janvier 2015

164 – CÉCITÉ ET CLAIRVOYANCE

Nous logeâmes les six rabbins de la yeshiva de Strasbourg dans les appartements du premier étage. Au rez-de-chaussée, ils s’exercèrent à de nouvelles chorégraphies afin de tisser plus solidement leurs cordons en vue de prochains envols.
Les uns après les autres, ils décollèrent à partir du fauteuil de notre thanatodrome. Quand ils se furent familiarisés avec nos méthodes, nous installâmes de nouveaux trônes de départ et ils reprirent leurs envols collectifs.
Stefania partait souvent avec eux, faisant parfois la pointe de la pyramide ectoplasmique. À les voir décoller et revenir ensemble, ils semblaient tous bien s’amuser, là-haut. Freddy était toujours rieur à son réveil, comme s’il venait de s’en payer une bonne tranche !
Sa gaieté me troublait. Freddy était non seulement rabbin, mais aveugle et vieux. Trois raisons de faire preuve de davantage de tenue ! Et puis, je ne comprenais pas qu’on puisse thanatonauter en plaisantant. La mort, c’était tout de même quelque chose d’effrayant.
Moi, j’avais toujours pris la mort et l’amour au sérieux. Tous deux exigent de la gravité. Les femmes en pâmoison ont toujours présenté des masques de douleur.
Une fois, après un atterrissage, j’entendis le rabbin raconter une blague plutôt grivoise. « Ce sont deux vieux qui se souviennent d’un hôtel où, après le dîner, on a droit à un spectacle assez peu ordinaire. Un artiste sort son sexe et, l’utilisant comme un maillet, casse d’un coup trois noix. Ils y reviennent un peu plus tard, le spectacle continue. L’artiste a vieilli mais il est toujours là. Cette fois, il casse non plus trois noix normales mais trois noix de coco. À la fin, les deux vieux vont voir l’homme dans sa loge et lui demandent pourquoi il a procédé à cet échange. Et l’artiste de répondre : « Ah ! Vous savez ce que c’est, avec l’âge, la vue baisse ».
Les autres rirent. Moi, j’étais un peu choqué.
Que le rabbin, malgré sa fonction, prenne la mort à la légère, me heurtait. Je lui en fis la remarque.

- Quelqu’un, quelque part, a mal interprété la parole divine, déclara-t-il. Un prophète un peu sourd a compris « Dieu est amour » au lieu de « Dieu est humour » ! Tout est drôle, y compris la mort. Comment aurais-je pu accepter ma cécité sans humour ? Il faut rire de tout et sans retenue.


- Ce type est un peu bizarre, dis-je à Stefania.

Elle n’était pas de mon avis. La méditation tibétaine lui avait permis de mieux comprendre le sage alsacien. Freddy en avait terminé avec son cycle de réincarnations. Ceci serait sa dernière vie. Il ne serait plus ensuite qu’un pur esprit, libéré de toute souffrance. Il n’avait donc plus rien à prouver. Il était apaisé, à présent. Lors des précédentes migrations de son âme, il avait déjà connu l’amour, l’art, la science, la compassion. Maintenant, il touchait presque à la connaissance absolue. C’était de sa profonde sérénité qu’émanait cette bonhomie contagieuse. Quant à ses blagues, si elles me choquaient, c’était parce que j’avais moi-même la tête farcie d’interdits.
Il était vrai qu’autour du rabbin flottait comme une aura d’ondes bénéfiques. Si Stefania avait raison, je l’enviais. J’aurais bien aimé, moi aussi, en avoir fini avec mon cycle de vies. Avoir tout compris par-delà les apparences. Disposer d’une âme apaisée. Hélas, j’étais encore jeune sur cette terre. Je n’en étais probablement qu’à ma centième ou deux centième incarnation. Mon karma était encore assoiffé de connaissances et de conquêtes.
Heureusement que Freddy ne rechignait pas à nous délivrer son savoir ! Le soir, nous faisions cercle autour de lui dans le penthouse et il nous contait, gravement cette fois, des récits de la Cabale et nous enseignait le sens secret des mots et des chiffres.

- Selon la Cabale, nous sommes tous immortels, la mort n’étant qu’une étape du développement intérieur qui déterminera la phase suivante de notre existence. La mort n’est qu’un seuil. Elle ouvre une porte sur une autre vie. À nous d’être le plus lucide et serein possible ! La peur, la confusion mentale, le refus de mourir sont les pires états qu’on puisse connaître. Plus l’être est en paix, plus il est à même d’accomplir en douceur une transition réussie vers un autre monde. Il est écrit dans le Zohar : « Heureux celui qui meurt la conscience claire. La mort n’est que le passage d’une maison à une autre. Si nous sommes sages, nous ferons de notre prochaine demeure une maison plus belle. » Et le rav Elimelech de Lizensk, toujours si joyeux, s’écriait : « Pourquoi ne me réjouirais-je pas, sachant que je suis sur le point de quitter ce bas monde pour entrer dans le monde supérieur de l’Éternité ? »

Amandine mangeait des yeux ce thanatonaute qui, entre tous, s’était avancé le plus loin possible dans le Continent Ultime. Elle s’étonna que la croyance en la réincarnation fasse partie de la religion juive.

- Il s’agit d’un enseignement secret, expliqua le petit homme chauve en secouant sa calotte. D’ailleurs, rares sont les rabbins qui partagent mes idées. Je suis réformiste, libéral et cabaliste. Autrement dit, je sème la pagaille en matière de judaïsme.


- Quand même, insista Amandine, existe-t-il dans votre religion une procédure pour mourir ?


- Bien sûr. Les mourants ont pour instructions de clore les portes de leurs sens, de se concentrer sur le centre psychique du cœur et de stabiliser leur souffle. Alors, est-il écrit dans le Zohar, l’âme prendra le plus haut de tous les chemins.

Le plus haut de tous les chemins… Nous nous tûmes, tentant de l’imaginer.

- Vous vous servez de méditation pour décoller. Quelle est votre technique ? demanda Stefania. Vous est-elle propre ou l’avez-vous aussi tirée de vos enseignements ?


- Notre méthode nous vient des temps les plus anciens. Nous la nommons Tsimtsoum. Le prophète Ezéchiel s’en servait déjà, sept siècles avant Jésus-Christ. Le rabbin Aaron Roth la codifia ensuite dans son Traité sur l’agitation de l’âme, suivi par la suite par Maïmonide et le rabbin Isaac de Louria. Tsimtsoum signifie « retrait ». Pour faire tsimtsoum, méditer donc, il faut devenir un instant comme étranger à son corps, le regarder de loin et observer tout ce qui lui arrive.

- Comment y parvenez-vous, en pratique ?


- Nous nous concentrons sur notre respiration et plus particulièrement sur l’action de l’air sur notre sang et l’action du sang sur notre organisme.

- Votre méthode n’est pas très différente de la mienne, commenta Stefania, la bouddhiste tibétaine.

Freddy rit de bon cœur.

- Oui, mais si on se veut résolument moderne, on peut se décorporer de bien d’autres manières. Rien ne vaut une bonne cuite ou une bonne partie de jambes en l’air !

Coup de froid.

- Ah, Freddy ! Vous ne pouvez jamais vous arrêter de plaisanter, protesta à moitié Amandine.

- Mais non, fit-il très sérieusement. Tous les actes de notre vie sont des actes sacrés : manger, boire, respirer, faire l’amour, autant de manières d’honorer Dieu et l’existence qu’il nous a confiée !

Comment distinguer une expression dans les yeux vides derrière les épaisses lunettes noires ? Un sourire d’enfant illumina le visage ridé quand le rabbin récita des aphorismes que, précisa-t-il, il avait appris de son maître spirituel, le rav Nachman de Bratslav :

- C’est un grand devoir d’être toujours dans la joie, d’éloigner de toutes nos forces tristesse et amertume. Toutes les maladies qui fondent sur l’homme ont pour origine la dégradation de la joie. Celle-ci provient d’une distorsion du « chant profond » (Nigoun) et des dix rythmes vitaux (Defiquim). Quand joie et chant s’éteignent, la maladie s’empare de l’homme. La joie est le plus grand des remèdes. Il nous faut donc trouver en nous un seul point positif et nous y attacher. Poil au nez.

Sur ce, il réclama à Amandine sa boisson favorite, un Bloody Mary, l’avala d’un trait et déclara qu’il était temps pour lui et ses disciples de se coucher

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