Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 162 – MOCH 4

vendredi 30 janvier 2015

162 – MOCH 4

À l’étonnement général, sous la direction du rabbin Freddy Meyer, l’équipe de la yeshiva libérale de Strasbourg franchit, la première, le troisième mur comatique. Les thanatonautes juifs avaient eu une idée géniale : travailler non plus seul, mais en groupe. Le rabbin Meyer avait en effet constaté que la plupart des décès des explorateurs étaient provoqués par l’étirement de leur cordon ombilical qui, trop fin, claquait bien avant l’approche de Moch 3. Question : qu’est-ce qui est plus solide qu’un seul fil ? Réponse : trois fils tressés. Dès lors, il n’y avait plus qu’à s’envoler en nouant ensemble plusieurs cordons ectoplasmiques.

Méthode : une première ronde de trois rabbins serre et protège le cordon ombilical de deux autres qui, eux-mêmes, protègent celui de leur chef, Meyer, qui peut ainsi s’avancer sur le continent des morts sans risque de rupture.
Le raisonnement de Meyer avait été pragmatique : six élastiques soudés sont plus fermes qu’un seul. Il en irait donc de même avec les cordons ombilicaux.
Évidemment il y avait un risque : une seule défaillance et toute la pièce montée s’effondrait ! Les Strasbourgeois avaient cependant réussi.
En direct sur les chaînes de télévision américaines, le rabbin Meyer annonça qu’au-delà de Moch 3 s’étendait une vaste plaine. À l’infini, des défunts en file indienne avançaient lentement, dans il ne savait quelle attente.

- Si mon père était encore là-bas en train de faire la queue ? s’écria Raoul.

Dès lors, il perdit tout sang-froid. Il voulut rencontrer au plus vite le rabbin thanatonaute et ses disciples. Les Strasbourgeois consentirent volontiers à nous rendre visite dans notre thanatodrome des Buttes-Chaumont.
Le rabbin Meyer, petit bonhomme chauve, arborait une paire d’épaisses lunettes noires qui lui donnait bizarre allure. Surprise : derrière les verres, ses yeux étaient fermés. Comme il était affalé dans un fauteuil du penthouse, je crus d’abord qu’il dormait mais quand il se mit à parler, les paupières toujours closes, je compris que ce pionnier de l’infini était aveugle. Aveugle !

- Ça ne vous gêne pas pour thanatonauter ?


- Un ectoplasme n’a pas besoin d’yeux.

Il sourit, le visage tourné vers moi. Il lui suffisait d’entendre ma voix pour savoir exactement où je me trouvais.
Il s’empara de ma main et je compris que, par ce contact, il apprenait tout de moi. Il percevait ma personnalité à travers la chaleur de ma paume, la moiteur de ma sueur, les lignes sur ma peau, la forme de mes doigts.

- Vous n’avez pas de canne blanche, constatai-je.


- Inutile. Je suis peut-être aveugle mais je ne suis pas boiteux.

Ses disciples pouffèrent. Visiblement, ils adoraient leur maître et ses facéties. Moi, cet humour me mit mal à l’aise. Les gens frappés de cécité sont censés être tristes et accablés et non pas rieurs et plaisantins. En plus, il s’agissait là d’un religieux et d’un savant érudit, donc d’un homme sérieux par excellence.
Méfiant, Raoul fit voleter ses longues mains à quelques centimètres de ses lunettes. Meyer protesta, impassible :

- Cessez d’agiter vos doigts. Vous provoquez un courant d’air et ça risque de m’enrhumer.


- Vous n’y voyez vraiment rien ?


- Non, mais je ne me plains pas. Je pourrais aussi être sourd. Ça, ça doit être vraiment pénible.

Ses élèves étaient aux anges. Lui reprit, plus gravement :



- Vous savez, on trouve davantage d’informations intéressantes dans les sons que dans les images. Avant d’être aveugle et rabbin, j’étais chorégraphe et, depuis toujours, j’aimais jouer du piano. C’est une fugue de Bach qui m’a donné l’idée de tresser les cordons ombilicaux.

Le rabbin se dirigea sans aide vers le piano, tira le tabouret et s’assit. Une musique quasi mathématique résonna sous la verrière enchantant les plantes vertes de notre décor tropical.

- Écoutez ce passage. Vous percevez les deux voix ?

Je fermai les yeux pour mieux entendre. Effectivement, ainsi concentré, je discernai deux voix qui se superposaient. Meyer commenta :

- Bach était un génie de la tresse. En mêlant deux voix, il donne l’illusion d’en créer une troisième qui n’existe pas et qui est pourtant plus riche que la somme des deux précédentes. Cette technique vaut pour tout, pour la musique, pour l’écriture, pour la peinture et que sais-je encore ? Gardez bien vos paupières closes.

Je songeai à la découverte qui m’avait permis de mettre le moine-ectoplasme en déroute. Les yeux empêchent parfois de voir. En me contraignant à l’obscurité, je compris mieux les propos du rabbin. Il égrenait des notes. Deux voix cœxistaient mais l’air qu’on entendait ne ressemblait à aucune. Pour moi, la musique n’avait constitué jusque-là qu’un arrière-fond, parfois agréable, parfois déplaisant, de l’existence. De la saisir soudain comme une science pure fut un bouleversement. Je n’avais jamais fait qu’entendre, j’apprenais à écouter.
Freddy Meyer s’esclaffa sans cesser de jouer.

- Excusez-moi, quand je suis heureux je ne peux m’empêcher de rire.

Amandine déposa un Bloody Mary sur le piano. Le rabbin s’interrompit pour le boire. Nous le considérions tous avec le même regard extasié que ses disciples. Ensuite, il nous conta son voyage.
Passé Moch 3, s’étendait une zone très vaste et surpeuplée. Dans une immense plaine cylindrique, s’entassaient des ectoplasmes aux cordons coupés. Il y avait là des milliards de morts patientant dans une plaine orange où ils paraissaient en transit. Ils étaient là comme un long fleuve, se déplaçant lentement. Ils ne volaient plus, ils se traînaient. Il était facile de les survoler. Au centre du fleuve, les défunts se serraient en grappes drues. Ils avançaient un peu plus vite à la périphérie, se regroupant pour discuter ensemble de leur vie antérieure. Des savants se disputaient sur la primauté de leurs inventions. Des actrices se chamaillaient sur la qualité de leurs interprétations. Des écrivains critiquaient sans aménité leurs œuvres respectives. Mais la plupart des morts se contentaient d’avancer doucement. Certains semblaient là depuis une éternité. Bien sûr, comme dans toutes les foules, il y avait des gens pour chercher à doubler tout le monde en jouant des coudes !
Voilà, après le troisième mur comatique, il y avait cette gigantesque queue. Peut-être les défunts étaient-ils soumis à une épreuve du temps ? Peut-être voulait-on leur enseigner la patience ? Leurs gestes étaient ralentis. Ils restaient là à ne rien faire, simplement à attendre.

Oui, mais en tout cas, pas pour nous. Pas pour les thanatonautes. Nous, nous sommes capables de voler par-dessus les myriades de morts qui encombrent le cylindre orange. D’ailleurs, la contrée est assez belle, semblable un peu à ce qu’on m’a dit des photos prises de la planète Mars. Il y a là, autour du fleuve central des morts, des berges, des coteaux, et au loin une lumière comme un soleil merveilleux. Un soleil tellement attirant et vers lequel se déverse le flot des trépassés… Je n’ai pourtant pas osé m’aventurer trop loin en ce quatrième territoire. Je craignais de m’embourber dans le temps tandis que mes amis rabbins, les pauvres, m’attendaient dans le… rouge couloir des plaisirs.
    Raoul Razorbak consignait au fur et à mesure les propos de Freddy Meyer :

    - L’épreuve du temps… C’est peut-être cela l’enfer, dis-je.

    -C’est à cause de la force centrifuge du trou noir, signala Rose.

    - Plus on avance et plus l’atmosphère se réchauffe. Plus les parois du cylindre tournent vite. J’ai ressenti l’impression d’être enfermé dans une moulinette fonctionnant au ralenti, tout en sachant qu’au fond je serais broyé. Cette sensation de vitesse contraste singulièrement avec la patience et la lenteur exigées des âmes qui sont là. Que ces murs tournoient si rapidement donnerait au contraire l’envie de courir et de se mouvoir au plus vite, et pourtant, c’est impossible !  

    - Décrivez-nous plus précisément cette zone, je vous en prie, rabbi.
       
    Amandine s’étonna :

    Votre ectoplasme perçoit réellement la chaleur et la vitesse? 
    - Mais oui, mademoiselle. Nous n’en souffrons pas mais nous les ressentons.
    Le rabbin souleva puis reposa la calotte noire sur sa tête, affichant son perpétuel air de bébé. Il touchait à tous les objets autour de lui comme à autant de hochets. Il avait senti, sans doute plus fortement que moi, la note de séduction dans la voix d’Amandine mais il ne s’en offusquait pas. Ce petit juif souriait, hilare, tel un gros bouddha.

     - Vous n’avez pas été impressionné par le spectacle de tous ces morts ? demanda la jolie blonde, très admirative.

    - Oh, après les quelques premiers milliards, c’est comme pour tout, on s’habitue, dit-il sobrement.  

    Raoul s’empara de la carte. Avec satisfaction, il effaça, pour la repousser, la mention Terra incognita et nota les indications du rabbin Meyer.

    - Le territoire rouge se termine par Moch 3 débouchant sur :
    TERRITOIRE 4

    • Emplacement : coma plus 27 minutes.
    • Couleur : orange.
    • Sensations : lutte contre le temps, salle d’attente, « ciel » tournant, plaine immense. Zone de courants d’air, balayée par les vents. Milliards de morts s’avançant en file indienne en un vaste fleuve de couleur grise (normal, il est formé d’ectoplasmes). On y affronte le temps. On y apprend la patience. On peut s’y entretenir avec des morts célèbres.

    - Rabbin, avez-vous « perçu » le fond du couloir ? s’enquit Amandine.


    - Appelez-moi Freddy, je vous en prie. Et n’hésitez pas à prononcer le verbe « voir ». En tant qu’ectoplasme, je vois parfaitement. Sorti de son corps, on ne souffre plus d’aucun handicap. Enfin, pour répondre à votre question, oui, j’ai vu au fond, droit devant à plusieurs centaines de mètres, un autre mur. Moch 4 ?


    - Était-il plus étroit que Moch 3 ? interrogea Raoul.


    - À peine. Moch 4 doit faire les trois quarts du diamètre de Moch 3.

    Raoul nota.

    - La courbe de l’entonnoir est donc tangente. Plus on avance, plus la trompette devient tuyau. Encore une question, rabbin…


    - Appelez-moi Freddy.


    - D’accord. Dites-moi, Freddy, n’auriez-vous pas aperçu dans la file d’attente un homme d’environ quarante ans, avec une mèche comme ça, des lunettes, une dégaine comme la mienne et des mains toujours enfoncées dans ses poches ?

    Pour une fois, Freddy ne rit pas.

    - Vous parlez d’un parent à vous ?


    - De mon père, murmura Raoul, si bas que nous eûmes peine à l’entendre. Il est mort il y a près de trente ans.


    - Trente ans…, soupira Freddy. Je crois que vous n’avez pas bien compris mes propos. Il y avait des milliards de défunts dans cette file. Comment aurais-je pu les examiner un par un ? Comment aurais-je pu distinguer votre père parmi cet immense troupeau ?


    - C’est vrai, rougit Raoul. Ma question était stupide. Mais mon père est mort si tôt et j’étais encore si jeune… Il est parti en emportant son mystère.


    - Et si ce mystère constituait précisément votre héritage ? dit le rabbin. En vous abandonnant dans le doute, il vous a légué le moteur qui a entraîné par la suite toutes vos entreprises.


    - Vous croyez vraiment ?

    Le Strasbourgeois pouffa de nouveau.

    - Comment savoir ? Par moments, j’ai tendance à confondre un peu psychanalyse et Cabale ! Les deux sont parfois liées. Vous êtes sûrement plus calé que moi là-dessus.

    Raoul soupira :

    - J’aurais tant de choses à lui demander… C’est lui qui, le premier, a eu l’idée de la thanatonautique.

    Les disciples brisèrent le malaise qui s’instaurait en réclamant de visiter notre thanatodrome. Ils examinèrent avec respect notre attirail de propulsion. Eux se contentaient de méditation et d’une décoction de racines amères. Nous leur montrâmes comment détecter l’instant précis du décollage grâce à notre récepteur d’ondes gamma1, comment nous programmions les retours grâce à une minuterie électrique faisant également office de sécurité.
    Ils étaient passionnés.

    - Avec de tels appareils, nous améliorerons encore nos performances ! s’exclama le vieux sage.

    Encore une synergie. Nos talents mutuels s’additionneraient pour en dépasser la simple somme. Deux modes de penser différents. Deux mélodies qui s’uniraient pour créer une nouvelle musique.


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