Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 16 – LE POIDS D’UNE PLUME

samedi 24 janvier 2015

16 – LE POIDS D’UNE PLUME

 
Pesée des âmes par Osiris



- Le défunt doit passer les portes de l’Enfer, éviter les monstres aquatiques, se protéger des démons volants. S’il y parvient, il se retrouvera face à Osiris, le Juge suprême, ainsi que devant un tribunal constitué de quarante-deux divins assesseurs. Il lui faudra alors prouver la pureté de son âme par une confession négative dans laquelle il déclarera n’avoir jamais commis de péchés ou d’offenses graves durant la vie qu’il vient juste de quitter. Il dira :


Je n’ai pas commis d’iniquité contre les hommes
Je n’ai pas maltraité les gens
Je n’ai pas caché la vérité
Je n’ai pas blasphémé Dieu
Je n’ai pas appauvri un pauvre
Je n’ai pas fait ce qui est abominable aux dieux
Je n’ai pas desservi un esclave auprès de son maître
Je n’ai pas forniqué dans les lieux saints de ma ville
Je n’ai pas affamé
Je n’ai pas fait pleurer
Je n’ai pas tué
Je n’ai pas ordonné de tuer1

- Il peut donc affirmer ce qu’il veut, mentir même ? demandai-je à Raoul.

- Oui. Il dispose du droit de mentir. Les dieux lui posent des questions, au défunt de les tromper. Mais sa tâche n’est guère facile car les dieux savent beaucoup de choses. Normal, ce sont des dieux.

- Et ensuite ?

- S’il sort vainqueur de cette épreuve, il affrontera la seconde partie du jugement, en présence cette fois de nouveaux dieux.

Raoul se tut un instant pour mieux maintenir le suspense.

- Il y aura là Maat, la déesse de la justice, et Thot le dieu de la sagesse et de l’étude à tête d’ibis. Lui consignera le témoignage du défunt sur une tablette. Ensuite viendra Anubis, le dieu à tête de chacal, nanti d’une grande balance qui servira à la pesée de l’âme.

- Comment peut-on peser une âme ?

Raoul ignora une question aussi évidente, fronça les sourcils, tourna une page et poursuivit :

- Anubis dépose sur un plateau le cœur du défunt et une plume sur l’autre. Si le cœur est plus léger que la plume, le mort est déclaré innocent. Si le cœur s’avère plus lourd que la plume, il sera donné en pâture à un dieu à corps de lion et tête de crocodile, chargé de dévorer les âmes indignes de l’Éternité.


- Et quel sera le sort réservé au… gagnant ?

- Libéré du poids de ses vies, il rejoindra la lumière du soleil levant.

- Super !

- … Là l’attendra Khépri, le dieu à tête de scarabée d’or. Là s’achèvera son chemin. L’âme justifiée connaîtra les félicités éternelles. À elle d’entonner alors l’hymne des vainqueurs qui ont réussi leur parcours sur terre et dans l’au-delà. Écoute cet hymne.

Raoul se dressa sur une pierre funéraire, fit face à une lune acnéique et, d’une voix claire, entreprit de déclamer les antiques paroles :

Le lien est dénoué
J’ai jeté à terre tout le mal qui est en moi
Ô Osiris puissant
Je viens enfin de naître
Regarde-moi, je viens de naître

Raoul avait achevé la lecture du grand livre de mythologie antique. Il avait accompli son exploit. De la sueur perlait à son front. Il souriait comme si Anubis venait tout juste de le déclarer vainqueur de sa propre vie.

- Belle histoire ! m’exclamai-je. Tu crois que là-haut, pour les morts, ça se passe vraiment comme ça ?


- Je n’en sais rien. C’est une allégorie. Ces Égyptiens avaient de toute évidence acquis un grand savoir sur la question mais, comme ils ne tenaient pas à le révéler à mauvais escient, ils ont eu recours à des métaphores et à des termes poétiques. Un écrivain aurait été incapable d’inventer tout ça par un beau jour d’inspiration. Ces mythes puisent leur origine dans une sorte de bon sens universel. La preuve, toutes les religions racontent plus ou moins la même histoire que celle-ci, en usant de termes différents. Toutes les religions affirment qu’il existe un monde par-delà la mort. Qu’il y a des épreuves et, au bout, la réincarnation ou la libération. Plus des deux tiers de l’humanité croient en la réincarnation.


- Mais tu penses vraiment qu’il y a une barque avec des dieux qui…

Raoul me fit signe de me taire.

- Chut ! On vient.

Il était neuf heures du soir, déjà, et le cimetière avait naturellement fermé ses grilles. Qui pouvait donc venir troubler sa paix ? Et comment d’autres avaient-ils franchi les portails clos ? Nous, nous avions trouvé un passage en escaladant le grand platane à l’angle nord-ouest dont les branches penchaient par-dessus le mur d’enceinte. Nous étions convaincus d’être les seuls à connaître cette voie.
Nous nous glissâmes furtivement en direction d’une rumeur sourde.
Nous vîmes un groupe en capes noires passant au travers d’une grille en trompe-l’œil.


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