Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 15 – RAOUL EST MABOUL

samedi 24 janvier 2015

15 – RAOUL EST MABOUL

Chaque fois que nous nous retrouvions au cimetière du Père-Lachaise, Raoul et moi parlions de la mort. Enfin, Raoul parlait de la mort, et moi je l’écoutais. Rien de morbide, de sale ou de macabre dans ces discussions. Nous discutions de la mort comme d’un phénomène intéressant, de la même manière que nous aurions pu parler d’extraterrestres ou de motos.

- J’ai fait un rêve, lui dis-je.

Je voulais lui raconter l’histoire de la femme en satin blanc au masque de squelette assise dans le
ciel mais il ne m’en laissa pas le temps. D’emblée, il m’interrompit :

Le prophète Élie sur un char de feu
vitrail de la cathédrale des Saints Michel et Gudule, baie 3, Bruxelles (Belgique)


- Moi aussi, j’ai fait un rêve. Je fabriquais un chariot de feu. J’y grimpais et des chevaux de feu m’entraînaient vers le soleil. Il me fallait traverser des cercles de feu pour m’approcher de l’astre et plus je traversais de cercles, mieux j’avais l’impression de comprendre les choses.

J’appris par la suite que ce n’était pas par hasard que Raoul s’intéressait à la mort. Un soir, en rentrant de l’école, il s’était dirigé droit vers les toilettes et, là, il avait découvert son père pendu à la chasse d’eau. Francis Razorbak avait été professeur de philosophie au lycée Jean-Jaurès à Paris.
Francis Razorbak avait-il découvert quelque chose de si intéressant sur l’au-delà qu’il avait eu envie de quitter ce monde ?
Raoul en était convaincu. Son père ne se serait pas tué par tristesse ou par dépit. Il était mort pour mieux cerner un mystère. Mon ami en était d’autant plus certain que, depuis plusieurs mois, son père s’était attelé à la rédaction d’une thèse intitulée La Mort cette inconnue.
Il avait sans doute découvert quelque chose d’essentiel car, juste avant de se pendre, il avait mis le feu à son ouvrage. Des feuilles calcinées voletaient encore dans la cheminée quand Raoul avait trouvé le corps. Une centaine étaient encore lisibles. Il y était question de mythologies antiques et de cultes des morts.
Depuis, Raoul n’avait plus cessé d’y penser. Qu’est-ce que son père avait déniché de si important ? Qu’était-il allé chercher dans la mort ?
Raoul n’avait pas pleuré le jour des funérailles. Mais lui, personne ne l’avait grondé. Nul ne lui avait adressé le moindre reproche. Il avait simplement entendu : « Ce pauvre gosse est tellement traumatisé par la pendaison de son père qu’il en est incapable de pleurer. » Si je l’avais connu plus tôt, je lui aurais refilé ma recette à base d’épinards bouillis et de cervelle d’agneau et ça lui aurait épargné ce genre de réflexions.
Le père à peine enterré, le comportement de la mère de Raoul changea du tout au tout. Elle lui accorda tous ses caprices. Elle lui achetait tous les jouets, tous les livres, tous les journaux qu’il réclamait. Il était libre de son temps. Ma mère à moi affirmait qu’il n’était qu’un enfant trop gâté parce que fils unique et orphelin de son père. Quitte à renoncer à une partie de ma famille, moi aussi j’aurais bien aimé être un enfant gâté.
Chez moi, on ne me passait rien.

- Qu’est-ce que tu as à encore traîner avec ce petit Razorbak ? demanda mon père, en allumant un de ses cigares qui empestaient à trente mètres à la ronde.

Je protestai avec ferveur.

- Il est mon meilleur copain.


- Alors, tu ne sais pas choisir tes copains, affirma mon père. Ce gamin n’est pas normal, c’est évident.


- Pourquoi ?


- Ne joue pas les innocents. Son père était dépressif au point de se suicider. Avec semblable hérédité, n’importe quel gosse aurait de quoi être cinoque. En plus, sa mère ne travaille pas et se contente de sa pension. Tout ça est malsain. Tu devrais fréquenter des gens plus normaux.


- Raoul est normal, assurai-je avec force.


Toujours perfide, mon frère Conrad jugea le moment venu d’ajouter son grain de sel.

- Le suicide est une maladie héréditaire. Les enfants de suicidés sont tentés par le suicide tout comme les enfants de divorcés font tout pour que leur mariage sombre.

Tout le monde fit semblant de n’avoir pas entendu les remarques de mon crétin de frère. Ma mère n’en prit pas moins le relais.

- Tu juges normal de passer des heures assis dans un cimetière, comme Raoul à ce qu’il paraît ?


- Écoute, maman, il est libre de faire ce qu’il veut de son temps. Du moment qu’il ne dérange personne…

- Défends-le ! Qui se ressemble s’assemble. La preuve, on t’a vu en train de discuter avec lui parmi les tombes !


- Même si c’est vrai, et alors ?


- Alors, ça porte malheur de déranger les morts. Il faut les laisser reposer en paix, déclara péremptoirement Conrad, toujours prêt à m’enfoncer quand j’avais déjà la tête sous l’eau.


- Conrad, crétin ! Conrad, crétin ! m’écriai-je, et je lui décochai un coup de poing.

Nous roulâmes par terre. Mon père attendit que Conrad ait riposté pour nous séparer. Pas assez longtemps cependant pour me laisser le temps de prendre ma revanche.

- Du calme, les gosses, ou alors c’est moi qui me chargerai de distribuer les claques. Conrad a raison. Ça porte malheur de traîner dans les cimetières.

D’une quinte de toux caverneuse, il recracha sous forme liquide la fumée de son cigare avant d’ajouter :

- Il existe des endroits pour discuter. Des cafés, des jardins, des clubs sportifs. Les cimetières sont pour les morts, pas pour les vivants.

- Mais, papa…

- Michael, tu m’embêtes à la fin. Cesse de faire le malin sinon, je ne te louperai pas.

J’eus droit à une nouvelle paire de gifles et je me mis aussitôt à pleurnicher pour en éviter une autre.

- Tu vois que tu sais pleurer quand tu veux, remarqua mon père, sardonique.

Conrad était radieux. Ma mère m’intima de gagner ma chambre.
C’est ainsi que je commençai à apprendre comment fonctionnait le monde. Il faut pleurer les morts. Il faut obéir à ses parents. Il faut supporter Conrad. Il ne faut pas faire le malin. Il ne faut pas traîner dans les cimetières. Il faut choisir ses amis parmi les gens dits normaux. Le suicide est une maladie héréditaire et peut-être mêmecontagieuse.
Dans l’obscurité de ma chambre, avec, encore dans ma bouche, le goût salé de mes larmes de douleur, je me sentis soudain très seul. Ce soir-là, une gifle encore imprimée sur ma joue brûlante, je regrettai d’être né dans un univers, si contraignant.



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