Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 143 – EMBUSCADE

vendredi 30 janvier 2015

143 – EMBUSCADE

Je dormais tranquillement dans mon appartement du troisième étage du thanatodrome quand, soudain, quelque chose me réveilla. Un frôlement, un bruit imperceptible… Je m’assis dans mon lit, tous mes sens brusquement en alerte.
À tâtons, je cherchai mes lunettes sur ma table de chevet. Elles n’y étaient pas. Quel ennui ! J’avais dû les laisser sur mon bureau ! Or, s’il y avait un cambrioleur dans la pièce, il me fallait me lever pour aller les chercher et le malfaiteur ne m’en laisserait sûrement pas le temps. Il m’aurait assommé avant.
Que faire ? Je réfléchissais à toute vitesse. La meilleure défense réside dans l’attaque. L’homme ne devait pas savoir que j’étais incapable de le distinguer.

- Allez-vous-en ! Il n’y a rien ici qui puisse vous intéresser ! criai-je dans le noir.

Pas de réponse. Et, si je ne voyais rien, je percevais distinctement une présence. Un étranger était dans ma chambre.

- Sortez ! répétai-je en cherchant la lumière.

Je bondis hors de mes draps. Heureusement, je porte un pyjama, me dis-je, comme si cela avait de l’importance en un tel moment. Je connaissais par cœur la place de l’interrupteur. Vivement j’allumai. Il n’y avait personne. Même floue, j’aurais discerné une silhouette. Mais là, aucun doute : la pièce était vide. Pourtant, il y avait bien quelqu’un et quelqu’un d’hostile en plus, j’en était sûr.
Il se produisit alors quelque chose de terrible. Je reçus un coup en pleine poitrine. Un uppercut décoché par rien, ou alors par l’homme invisible1 !
Je finis par découvrir mes lunettes. M’en emparant, je les plaçai rapidement sur mon nez. Toujours rien. Ce coup, l’avais-je rêvé à l’issue d’un cauchemar dont je ne me souvenais plus mais qui m’aurait réveillé ?
Me secouant, j’éteignis et me recouchai en conservant tout de même mes lunettes. Je m’étendis, ramenai les draps sur mes épaules et attendis…
Ce fut à cet instant que la chose se manifesta vraiment. Une présence me pénétra, s’introduisant par mes orteils et m’envahissant le corps. Affreuse sensation ! N’importe quel cambrioleur aurait été préférable à cet ectoplasme qui m’attaquait. Et qui parlait !

- Cessez de toucher aux forces qui vous dépassent !

Je me débattis mais comment se défendre contre une âme en embuscade ?

- Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ? Criai-je.

Mais je connaissais la nature de mon ennemi : sûrement un religieux soucieux de nous contraindre à interrompre toute expérience thanatonautique.
Je luttais mais il avançait toujours. L’ectoplasme était dans mes genoux, dans mon ventre, palpait mes intestins de l’intérieur.
Ainsi, les forces mystiques avaient décidé de nous déclarer la guerre. À notre manière. À leur manière. Par la méditation, par la décorporation, par l’attaque ectoplasmique. Nous avions sous-estimé nos adversaires. Comment se défendre contre des ennemis qui traversent tous les murs et même nos barrières de chair ? Mon corps ne m’appartenait plus. Il était hanté par un fanatique rendu fou furieux par nos recherches sur le Paradis. Si c’était un curé, fuirait-il si je m’agenouillais et priais la Vierge Marie ?
Mais s’agenouiller est indigne d’un combattant. Étrange, ce qui me vint à l’esprit en ce moment d’horreur, ce fut le souvenir d’un cours de tir à l’arc zen. Pour réussir son tir, il faut visualiser la cible dans son esprit. Alors on devient l’arc, le centre de la cible, la flèche même. Et la flèche a rendez-vous avec le centre de la cible.
Je me levai, adoptai la position de combat et fermai les yeux. Aussitôt, mon adversaire m’apparut. J’avais affaire à l’ectoplasme d’un moine petit et gringalet. Si je soulevais les paupières, il disparaissait. Si je les abaissais, il était là, en face de moi, prêt pour un duel dont j’ignorais les règles. Quel paradoxe que de devoir fermer les yeux pour mieux voir ! Ce sont les enfants qui agissent ainsi pour chasser le danger, pas les adultes !
Les yeux hermétiquement clos, je visualisai parfaitement mon adversaire et le fis rétrécir dans mon esprit. Puis je plaçai un arc transparent entre mes mains et adoptai la position du tireur bandant son arme.
L’ectoplasme cessa de rire.
Nous étions deux esprits en un seul corps. Le sien et le mien. Il sortit lui aussi une arbalète et me mit en joue. Je tirai. Il tira simultanément. Ma flèche atteignit l’ectoplasme en plein front. Je m’affalai.

1- Voir aussi: http://www.histoiredelafolie.fr/psychiatrie-neurologie/la-possession-demoniaque-et-la-science-la-possedee-de-grezes-par-gaston-mery-1902

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