Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 139 – STEFANIA EN PLEIN PLAISIR

vendredi 30 janvier 2015

139 – STEFANIA EN PLEIN PLAISIR

Tant de journalistes réclamèrent une interview de Stefania que ma mère organisa une conférence de presse dans la salle prévue à cet effet, au thanatodrome des Buttes-Chaumont. Ma génitrice prit un malin plaisir à débusquer tous les représentants de magazines érotiques ou pornographiques et à les chasser sur-le-champ. « Manquerait plus que notre petite Stefania fasse la couverture des journaux cochons ! » marmonnait-elle, rageuse.
En grande diva, la thanatonautesse s’installa sur l’estrade et surprit l’assemblée qui l’attendait depuis un bon quart d’heure en annonçant qu’elle ne raconterait les plaisirs rencontrés après le second mur qu’à ceux aptes à les entendre. Or, elle ne voyait en face d’elle que des journalistes à la mentalité enfantine, incapables de se débarrasser de leurs tabous.

- D’abord, une bonne psychanalyse pour tous. Ensuite, nous en reparlerons ! lança-t-elle avec son grand rire dévastateur, renvoyant l’assistance et la planète entière à leurs pudeurs hypocrites.
    Il y eut un murmure de protestations étonnées. Ma mère fut très contrariée d’avoir dérangé tant de monde pour rien. La prochaine fois, plus personne ne répondrait à ses invitations et ça n’était pas bon pour le commerce !
    La découverte d’un territoire voué à l’extase était cependant un événement trop important pour demeurer longtemps secrète. Des rumeurs ne tardèrent pas à courir, d’autant plus chaudes qu’on manquait d’informations précises.
    Des partis réactionnaires et des mouvements conservateurs ou intégristes nous couvrirent d’anathèmes.
    « Repaire de sorcières », bomba-t-on sur la porte de notre thanatodrome, devant laquelle s’attroupaient en permanence des manifestants aigris brandissant des banderoles du type « Halte à la débauche », « Fermez ce lupanar », ou « La mort n’est pas un bordel ».
    Stefania tenta d’apostropher ces contestataires.

    - Je n’ai jamais dit que la mort était un bordel ! lança-t-elle à une cohorte hostile qui brandissait le poing. J’ai simplement précisé que l’une des zones du Continent Ultime était un lieu de plaisir. Mais j’ignore ce qui se trouve après le troisième mur. Il nous reste encore tant de choses à découvrir. 

    - Silence, fille maudite ! hurla un vieux monsieur très digne, décorations à la boutonnière.
     
    Il voulut gifler l’exploratrice. Raoul et moi nous interposâmes. La rixe dégénéra en bataille de rue. « Nous deux contre les imbéciles », murmurai-je pour m’encourager, mais j’étais couvert de bleus quand les forces de l’ordre se décidèrent à intervenir.
    Le président Lucinder nous rendit une nouvelle visite.

    - Je vous avais prévenus, les enfants ! De la discrétion, toujours de la discrétion et encore de la discrétion. Pour vivre heureux vivons cachés. Apparemment, nous dérangeons beaucoup de monde. Le Pape émet des bulles contre nous et des dignitaires de toutes confessions m’inondent de malédictions.


    - Tous des pisse-vinaigre ! s’exclama Stefania. Ils ont peur de la vérité, ils redoutent d’apprendre ce qu’est véritablement la mort, ce qu’il y a derrière tous ces murs ! Vous imaginez la tête du Pape si, au bout, on tombait sur un dieu qui se proclamerait en faveur de l’avortement et du mariage des prêtres ?


    - Peut-être, Stefania, peut-être. Mais, pour l’heure, n’oubliez pas que nous n’avons pas encore rencontré Dieu et que le Vatican est une institution fondée en 1377 alors que la thanatonautique ne possède qu’à peine quelques mois d’expérience.

    L’Italienne se dressa, splendide et généreuse, prête à affronter amis et adversaires.

    - Voyons, Président, vous n’allez quand même pas me faire croire que vous êtes disposé à courber l’échine devant une poignée de bigots !


    - En politique, il faut savoir faire des concessions, trouver des compromis et…


    - Pas de concession, pas de compromis, trancha Stefania. Nous sommes ici pour lutter contre l’ignorance et nous poursuivrons nos explorations. L’homme ne connaît pas de limites. C’est là sa première qualité !

    Le président de la République écarquilla les yeux. C’était la première fois qu’il affrontait Stefania Chichelli. Il comprit mieux la qualité de nos résultats. Il fallait une volonté inébranlable pour côtoyer régulièrement la mort et cette petite femme rondelette la possédait. Personne, aucune autorité publique, morale ou religieuse, ne la contraindrait jamais à reculer. Il la salua avec respect.
    L’intervention présidentielle eut pour seul résultat de rendre Stefania plus volubile auprès des journalistes. Sans plus d’hésitation, elle évoqua crûment les délices qu’elle avait connues dans cette troisième zone où tous les désirs, toutes les perversions se concrétisaient.

     
    Le pape n'aime pas la zone rouge
      Les manifestations reprirent de plus belle. Le Saint-Siège interdit la thanatonautique à tous les serviteurs de l’Église catholique, apostolique et romaine sous peine d’excommunication. Dans une bulle intitulée « Et mortis mysterium sacrum », le Pape décréta officiellement la mort taboue. Tout cheminement d’un vivant vers le pays des morts préalable à son décès serait dorénavant considéré comme un péché capital.
    « Mort aux hérétiques ! » scanda-t-on sous les balcons du Vatican. « Croquons la pomme de la connaissance ! » répondaient nos partisans.
    Toute cette agitation nous était égale, mais le président Lucinder, lui, ne la prenait pas à la légère. L’Église possédait encore une grande influence dans le pays et il avait besoin de toutes les voix possibles pour sa future réélection.
    « Tant mieux si la mort mène à l’orgasme, confia Stefania au Petit Thanatonaute illustré, et tant pis si tant de pisse-vinaigre la considèrent dorénavant comme un lieu de débauche ! » Notre amie n’y allait pas par quatre chemins. Nous n’étions quand même pas si sûrs de nous.
    Les gens ont toujours peur de ce qui est nouveau. Un phénomène de repli était irréversible. Nous avions déjà de la chance d’avoir pu aller si loin sans entraves.

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