Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 102 – UN PEU DE RÉPIT

jeudi 29 janvier 2015

102 – UN PEU DE RÉPIT

Soudain, tout alla de travers. Félix devenait de plus en plus irascible. Il remit son mariage avec Amandine aux calendes grecques. Des ecchymoses suspectes nous apprirent qu’il la battait. D’ailleurs, le soir, les éclats de leurs scènes de ménage retentissaient jusque dans les appartements voisins.
Lui prêtant sa propre âpreté au gain, Félix accusait Amandine de n’en vouloir qu’à son argent. Il était vrai qu’il jouissait d’excellents revenus, surtout depuis que le président Lucinder lui avait alloué une bourse en thanatologie. Ses interviews se négociaient encore un bon prix. Il avait engagé un agent littéraire afin de vendre ses souvenirs à l’éditeur le plus offrant, contrat juteux à la clé. Mon frère lui consentait un pourcentage sur tous les tee-shirts à son effigie. Effectivement, il y avait là de quoi nourrir un gros compte en banque !
Amandine essuyait les coups et les affronts mais elle serrait les dents. Son admiration pour le thanatonaute était la plus forte. Ce ne fut que lorsque Félix commença à s’afficher avec des femmes de petite vertu que son vernis de stoïcisme craqua. Elle vint pleurer sur mon épaule.
Je la consolais de mon mieux. Depuis le premier instant j’en étais amoureux fou, mais j’évitais néanmoins d’émettre le moindre propos douteux sur son fiancé. Elle ne m’aurait pas pardonné les remarques désobligeantes qu’elle déversait pourtant à foison dans le restaurant thaïlandais de M. Lambert.
Entre deux verres d’alcool de riz, de l’eau minérale jaillissait des gouffres bleu marine.

- Reprends-toi.


- Il est si injuste. On dirait qu’il me reproche à moi d’être incapable de passer le premier mur de la mort. Je veux bien l’aider, mais il faudrait encore qu’il consente à me dire comment.


- Il faut le comprendre, dis-je.

Elle ne voulait plus parler. Amandine, c’était tout un monde de choses retenues, de choses cachées. Le jour où cette fille ouvrirait les placards de son cerveau, on y découvrirait sûrement un sacré capharnaüm. Pour l’instant, elle préférait accumuler et ne rien montrer. Seule cette crise et ces larmes témoignaient d’un instant de faiblesse.
Je lui proposai de marcher un peu. Une heure plus tard, nous nous retrouvâmes dans le cimetière du Père-Lachaise.

- C’est ici que j’ai rencontré Raoul.


- Vous êtes de vrais amis, c’est beau, soupira Amandine.


- Quand on était petits, on se faisait casser la gueule par les costauds de la classe.

Elle s’approcha imperceptiblement de moi.

- Je crois que je ne veux plus me marier avec Félix, dit-elle.


- Tu rigoles, il ne s’en remettrait jamais.


- Ne t’en fais pas. Il a toute une cour de femelles qui tournent autour de lui. Il ne restera pas longtemps seul. Félix était puceau, je lui ai appris ce qu’était une femme. Il a visité l’amour et la mort en même temps. Maintenant il peut voler de ses propres ailes. Je n’ai été qu’une initiatrice.


- Tu le regrettes ?


- Non. Mais je sais que nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble.


- Tu te trompes. Même si Félix court à gauche et à droite, il n’y a que toi qu’il aime vraiment. Tu es tellement au-dessus des autres. Tu as une classe qui…

Elle eut un petit rire misérable.

- Dis donc, ce ne serait pas toi qui serais en train de me draguer ?

À mon tour de clore les lèvres sur mes secrets.
Elle se serra contre moi, confiante, et nous restâmes là, dans ce froid jardin de sépultures, pas loin de la tombe de Nerval, à contempler les étoiles. Son petit cœur tiède battait contre ma poitrine. Un souffle doux chantait à mes oreilles.
J’aurais volontiers passé ma vie ainsi, mon nez enfoui dans la fourrure dorée de ses cheveux.
D’un brutal coup de torche électrique, un gardien en quête de vandales nous tira moi de mon enchantement, elle de sa torpeur. Elle se secoua :

-  Tu as raison, Michael. Il ne faut pas que je me laisse impressionner par quelques disputes passagères ou par des aventures sans lendemain. Je suis injuste envers Félix et je l’épouserai quand il le souhaitera.

Dans le taxi du retour, nous n’avions plus envie de parler ni l’un ni l’autre.

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