Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 100 – FÉLIX VA TROP LOIN

jeudi 29 janvier 2015

100 – FÉLIX VA TROP LOIN

Un mois après l’inauguration du thanatodrome des Buttes-Chaumont, Amandine annonça solennellement ses fiançailles avec Félix. Moi, pauvre imbécile que j’étais, je n’avais rien vu ou alors je n’avais rien voulu voir.
Nous avions pourtant parlé d’Amandine, Raoul et moi. Nous nous étions mis d’accord sur le fait que, pour plaire à cette fille, le seul moyen était de mourir. Il n’y avait qu’un thanatonaute pour l’intéresser. N’empêche, que pouvait-elle trouver à cette brute épaisse de Félix ? D’accord, il était célèbre, et après ? En tout cas, une fois encore notre mystérieuse Amandine m’échappait complètement.
Quand le couple emménagea, j’avoue avoir ressenti un petit pincement au cœur. Je m’efforçai de ne pas laisser la jalousie dominer mon amitié.
   Côté travail, Félix avait beau clamer partout dans la presse qu’il franchirait bientôt Moch 1, il n’y parvenait toujours pas. Pis, il hésitait de plus en plus à décoller. À présent qu’il avait Amandine et qu’il était devenu la coqueluche du Tout-Paris, il n’avait guère envie de replonger dans de hasardeux comas artificiels.
Nous ne pouvions pas laisser reposer plus longtemps nos espoirs sur cet unique et capricieux thanatonaute. Il nous fallait reconstituer au plus vite une écurie. Félix en était le premier convaincu. À tout hasard, nous passâmes une petite annonce dans des quotidiens : « Thanatodrome de Paris cherche des volontaires. »
Nous pensions que les candidats au grand saut se compteraient sur les doigts d’une seule main. Surprise : plus d’un millier de têtes brûlées se présentèrent. La sélection fut draconienne. Raoul, Amandine, Félix et moi, nous les passâmes littéralement au gril. De nous tous, Félix était le plus féroce examinateur. Évidemment, lui connaissait bien les risques et il préférait refroidir ces enthousiastes plutôt que de leur conseiller : « Allez-y ! Envoyez-vous en l’air ! Vous verrez comme ça décoiffe ! »
Les sportifs de haut niveau et les cascadeurs de cinéma s’avérèrent les mieux armés pour franchir nos tests de sélection. Ces garçons connaissaient parfaitement leur corps et, de surcroît, ils savaient ce que c’était que de prendre des risques jusqu’à frôler la mort. Casse-cou mais pas trop !
Pour deuxième thanatonaute officiel, nous choisîmes Jean Bresson. Ce cascadeur expérimenté décolla et atterrit avec aisance. Il n’approcha Moch 1 que de très loin mais, d’après la description qu’il en fit, Félix lui-même admit qu’il avait réussi.
Bresson atteignit « coma plus dix-huit minutes ». Trois autres thanatonautes s’arrêtèrent ensuite à « coma plus dix-sept minutes ». Nous n’avions toujours pas repoussé les limites de la Terra incognita, placées à « coma plus vingt et une minutes », mais nous savions maintenant parfaitement ce qu’il y avait autour : un grand couloir gazeux multicolore et tourbillonnant.
Pour ces quatre succès relatifs, nous connûmes vingt-trois échecs. Nous avions multiplié les précautions et pourtant de jeunes et trop bouillants impatients étaient passés entre les mailles de notre filet. Nous affinâmes davantage encore notre batterie de tests de sélection. Il importait de ne retenir que des gens assez mûrs et dotés d’une force de caractère assez grande pour pouvoir résister à l’attrait de la lumière mortelle.
Dehors les m’as-tu-vu, qui ne cherchaient qu’à impressionner leurs copains ou leur petite amie en entrant dans notre noble confrérie ! Dehors les désespérés, qui considéraient la thanatonautique comme le dernier cri en matière de suicide ! Dehors les mal-dans-leur-peau, qui voulaient savoir si là-bas c’était mieux qu’ici ! Un bon thanatonaute est un homme heureux, sain de corps et d’esprit, et qui aurait tout à perdre à mourir.
Nous finîmes par sélectionner de préférence des pères de famille nombreuse !
À force d’expériences, nous disposions quand même à présent de plusieurs certitudes :
Le corps restait sur place. Seule l’âme voyageait.
En s’échappant, l’âme prenait la forme d’un ectoplasme blanchâtre, capable de passer au travers de toutes les matières et de voler au moins à la vitesse de la lumière.
Au moment de la mort, l’ectoplasme s’élevait dans le ciel jusqu’à rejoindre un entonnoir bleu s’achevant par une lumière.
L’ectoplasme était relié à l’enveloppe charnelle par un cordon ombilical argenté.
Si le cordon était coupé, tout retour à la vie devenait impossible.
À « coma plus vingt et une minutes », il y avait un mur.
Des journalistes scientifiques divulguèrent ces quelques informations et on se mit à compter par milliers les bricoleurs qui tentèrent le décollage en usant de boosters plus ou moins artisanaux. Certains se shootaient au thiopental, d’autres au chlorure. Mais ils ignoraient les doses justes. Chaque semaine apportait son lot d’accidentés de la thanatonautique. Certains s’envoyaient dans l’au-delà avec des barbituriques et même du désherbant. Des érotomanes usaient de l’orgasme.
Tout était bon comme carburant : le vin rouge, les champignons hallucinogènes, la vodka, la cocaïne, le saut en élastique, les fruits de mer frelatés, les secousses électriques… En somme, tout ce qui pouvait déconnecter un être humain de la réalité ! Rien n’était plus à la mode que de « thanatonauter ». « Tu n’es même pas fichu de te décorporer » était devenu la plus banale des insultes. Elle sous-entendait que l’individu n’était qu’un corps physique. Qu’il n’était même pas capable de laisser s’exprimer son corps vital ou son corps mental.
Pour mettre un terme à l’hécatombe, le président Lucinder promulgua une loi punissant de lourdes peines de prison quiconque tenterait de pratiquer la thanatonautique en dehors de l’enceinte officielle du Thanatodrome de Paris.
    Après une période de mise au vert, Félix décida de repartir à l’assaut de son propre record. À plusieurs reprises, il convoqua journalistes et caméras, mais malgré des tentatives renouvelées il ne parvint pas à franchir Moch 1. À force, la presse se lassa. À chacun de ses retours parmi les vivants, Félix voyait rétrécir la foule de ses admirateurs. Pour ne pas qu’il se décourage tout à fait, Amandine, Raoul et moi allâmes jusqu’à payer des figurants pour remplir la tribune de presse. Félix ne fut pas dupe : il avait appris à savoir qui était qui dans le monde des médias.
    Comme il devenait de plus en plus triste et mélancolique, nous lui conseillâmes de prendre sa retraite. Après tout, il en avait déjà assez fait pour l’essor de la thanatonautique. Mais lui n’en démordait pas, il ne se retirerait qu’après avoir dépassé Moch 1. Cela tourna chez lui à l’idée fixe.

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