Les Thanatonautes (Bernard Werber) : 10 – UN VAUTOUR

samedi 24 janvier 2015

10 – UN VAUTOUR

Cette première excursion hors la vie ne m’avait rien appris de véritablement intéressant sur la mort, si ce n’était qu’elle demeurerait encore longtemps source d’ennuis avec ma famille.
Par la suite, vers mes huit, neuf ans, je m’intéressai davantage à la mort, mais cette fois à celle des autres. Il faut préciser que la télévision exhibait tous les soirs aux actualités de vingt heures des morts en veux-tu en voilà. Il y avait d’abord les trépassés des guerres. Ceux-là portaient des uniformes vert et rouge. Il y avait ensuite les décédés des routes des vacances : vêtements bariolés. Venaient enfin les défunts célèbres : habits de paillettes.

Représentation de la mort dans la fiction télévisuelle

 
À la télévision, tout était plus simple que dans la vie. On comprenait tout de suite que la mort était triste parce que les images étaient accompagnées d’une musique funèbre. La télévision, même les enfants et les débiles pouvaient comprendre. Les trépassés des guerres avaient droit à une symphonie de Beethoven, les décédés des vacances à un concertino vivaldien et les stars victimes d’overdose à du Mozart lent au violoncelle.
Je ne manquai pas de remarquer que dès qu’une vedette décédait, ses ventes de disques montaient en flèche, ses films passaient et repassaient sur le petit écran et tout le monde disait du bien du défunt. Comme si la mort avait effacé tous ses péchés. Plus fort encore : leur trépas n’empêchait pas les artistes de travailler. Les meilleurs disques de John Lennon, de Jimi Hendrix ou de Jim Morrison étaient apparus sur le marché bien après leur mort.
Mon enterrement suivant fut celui de l’oncle Norbert. Un type formidable, assurait-on dans le cortège funèbre. C’est là d’ailleurs que j’entendis pour la première fois la fameuse expression : « Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. » Je n’avais que huit ans mais je ne pus m’empêcher de penser : « Alors là, tout autour, il ne reste que les mauvais ? »
À ces funérailles-ci, je me montrai impeccable. Dès le départ du convoi, je me concentrai sur les épinards en branches bouillis. Je sanglotai de plus belle en y rajoutant des anchois. Même mon frère Conrad ne parvint pas à se hisser à la hauteur de mes larmes.
En arrivant au cimetière du Père-Lachaise, j’avais rajouté en plus au menu de mes pleurs des brocolis et de la cervelle d’agneau crue. Berk. J’en défaillis presque de dégoût. Dans la petite foule, quelqu’un chuchota : « J’ignorais que Michael était à ce point lié à l’oncle Norbert. » Ma mère remarqua que le fait était d’autant plus étonnant que je ne l’avais, pour tout dire, jamais rencontré. N’empêche, j’avais découvert la recette des enterrements réussis : épinards en branches, anchois, brocolis et cervelle d’agneau.
Journée mémorable s’il en fut car, en plus, je rencontrai pour la première fois Raoul Razorbak.
Nous étions rassemblés devant la tombe de feu mon oncle Norbert quand je remarquai un peu plus loin ce qui m’apparut d’abord comme un vautour posé sur une sépulture. Il ne s’agissait pas d’un oiseau de proie. C’était Raoul.
Profitant d’un instant d’inattention – après tout j’avais fourni mon quota de larmes –, je m’approchai de la sombre silhouette. Une sorte de grand échalas solitaire était assis sur une pierre funéraire, fixant le ciel.
 
- Bonjour, dis-je poliment. Que faites-vous là ?

Silence. De près, le vautour semblait un gamin. Il était maigre, le visage décharné laissait saillir ses pommettes sous des lunettes d’écaille. Ses mains élancées et raffinées étaient posées sur son pantalon comme deux araignées tranquilles attendant les ordres de leur maître. Le garçon baissa la tête et me considéra avec un calme et une profondeur que je n’avais encore jamais rencontrés chez quelqu’un d’à peu près mon âge.
Je répétai ma question :

- Alors, qu’est-ce que vous faites là ?

Une main-araignée remonta à toute vitesse le versant nord de son manteau pour se ficher dans un nez long et droit.

- Tu peux me tutoyer, déclara-t-il avec solennité.

Il s’expliqua enfin :

- Je suis sur la tombe de mon père. Je m’efforce de percevoir s’il a des choses à me dire.

Je pouffai. Il hésita avant d’éclater de rire à son tour. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’à se gausser d’un enfant maigre qui passait des heures sur une tombe à attendre tout en regardant défiler les nuages.

- Comment tu t’appelles ?

- Raoul Razorbak. Tu peux m’appeler Raoul. Et toi ?

- Michael Pinson. Tu peux m’appeler Michael.

Il me jaugea.

- Pinson ? Pour un pinson, tu m’as l’air d’un drôle d’oiseau.

Je tentai de garder contenance. Il y avait une phrase passepartout qu’on m’avait apprise pour ce genre de situation délicate.

- C’est celui qui le dit qui l’est.

Il éclata à nouveau de rire.

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